Tel qu'on voit le soleil, dans les jours les plus beaux,
Du plus haut de sa carrière,
Sur la surface des eaux,
Lancer, doubler sa lumière :
Tels, autour des flacons remplis d'un jus divin,
Les flambeaux d'une nuit si belle
Lançaient une clartée rebelle,
Qui semblait disputer au vin
Cet éclat ravissant dont un verre étincelle.
Dans le brillant cristal de ce verre enchanté,
Je m'enivrais d'un vin plus doux que l'ambroisie.
Et m'enivrais à la santé
D'une jeune et tendre beauté,
Qu'aussi bien que mon vin, les dieux avaient choisie,
Jusqu'à d'un fol amour ne va pas le transport !
J'ai, sur le rond d'un rouge bord,
Forcé ma belle amante à pencher son visage ;
Tandis que, l'oeil fixé sur ce joli tableau,
Je buvais lentement avec un chalumeau,
Pour abreuver ainsi mon coeur de son image.
Gens sages, s'il en est, donnez-moi mon congé ;
Aux Petites-Maisons, marquez ma résidence ;
Chassez-moi d'entre vous : je signe ma sentence ;
Mais gardez-vous d'aimer : je serais bien vengé!
J'aurais pourtant de l'indulgence,
Je frondais comme vous : Amour m'a corrigé,
Mon bonheur a fini par le bonheur suprême.
in oeuvres choisies de Piron (Ed. Charles Blot, 1877, p. 453)