Accueil
|
Retour
à la liste "Femmes"
J'étais seule
dans le compartiment lorsqu'il était entré, avait
fermé tranquillement la porte derrière lui,
posé un bagage dans les filets…J'avais levé les
yeux, toujours curieuse, adressé un sourire poli, puis
m'était replongée dans ma lecture.
Ma gorge s'était cependant un peu serrée quand il avait
tiré les rideaux, puis je m'étais détendue
puisqu'il m'avait demandé avec un sourire si cela ne me
dérangeait pas…
J'avais noté en même temps des mains puissantes mais
fines, une peau mate et des ongles courts : je remarque toujours
les mains avant les yeux. J'avais imaginé ensuite le
quotidien de ces mains : assurément elles connaissaient
l'outil, la précision peut-être, la
dextérité sûrement… De belles mains. De
celles qui savent et comprennent le geste, qui ne craignent pas
d'affronter la matière et les saisons. De celles qui ont
une histoire inscrite et une autre à raconter, de celles
qui témoignent et traduisent l'accord avec la parole. J'avais
quitté mon livre pour laisser s'échafauder le
récit de ces mains, au fil du paysage qui dehors craquait
sous le gel.
J'avais presque oublié que je n'étais pas seule,
j'étais partie en voyage avec deux mains qui m'avaient
tendu un rêve… J'avais d'abord vu la matière
transformée : constructions d'objets aux formes
sensuelles… Etait-ce des vases venus de la terre, des violons du
bois, des corbeilles de l'osier?
Je m'étais ensuite traitée d'idiote : si ça se
trouvait, ces mains traduisaient bêtement à longueur
de journée des formulaires administratifs en
données informatiques, passaient le reste du temps
accrochées à un verre devant la télé
ou vrillées sur un flipper assourdissant…
Mais un nouveau coup d'œil sur elles m'avait rassurée et
renvoyée à d'autres instants… Ce n'étaient
pas des mains paresseuses, anodines ou sans caractère :
à présent immobiles, il était évident
qu'elles se reposaient, leur poids sur ses cuisses traduisait
lassitude et fatigue. Lui semblait dormir et ses mains revenaient
aussi d'une tâche certainement épuisante : l'abandon
était trop total à cette heure de la
journée. J'avais quitté ses mains pour étudier
l'homme installé en face de moi. J'avais alors
assisté à la réparation du sommeil sur un inconnu
et sur ses mains, avec une fascination nouvelle.
Ses longues jambes croisées, en biais (pour ne pas rencontrer
les miennes ?) avaient aussi adopté la position qui
paraissait la plus confortable, de même le tronc
était appuyé dans l'angle du wagon, la tête
calée savamment pour ne pas tomber en cas
d'endormissement…Je ne voyais pas comment il aurait pu être
mieux installé et j'étais un peu envieuse. Est-ce ma
petite taille ? Dans le train, je ne trouve jamais la bonne place
pour le repos : la tête trop en avant, le dos cassé,
les jambes sciées par le siège trop profond, l'attitude
est rarement tenable sur la durée et encore moins dans le
sommeil…Je n'avais jamais connu cet abandon au bien-être
que cet homme semblait avoir trouvé sans le chercher. Petit
à petit la fatigue avait alors laissé place
à la détente sans qu'il modifie sa position ni
celle de ses mains : cela se voyait, c'était tout. Je
lisais sur cet homme endormi le calme et la
sérénité qui s'installaient, comme un besoin
totalement satisfait, comme une évidence aussi.
Le wagon était totalement silencieux : étions-nous seuls
? J'ai eu subitement l'impression qu'il avait oublié ma
présence et mon amour propre en a souffert pendant un
court instant.
Le compartiment fermé était surchauffé et
perlaient sur sa peau, en dessus de sa bouche, de minuscules
gouttes de sueur sur lesquelles j'ai eu immédiatement
envie de passer mes lèvres, en même temps qu'un
éclair de désir me traversait le ventre.
M'est revenu alors l'attrait que j'avais éprouvé, un
jour, à l'heure de la sieste, pour un jeune homme
également endormi à mes côtés.
L'été nous assommait de sa chaleur et même
dans la maison fraîche, nous vivions au ralenti. Je ne sais
plus où étaient les autres et pourquoi nous nous
étions trouvés seuls dans cette pièce
silencieuse, assis tous deux sur le canapé. Il n'avait pas
tardé à sombrer, d'un coup, comme seuls les jeunes
y parviennent…L'odeur de sa sueur, à la fois
discrète et virile, sensuelle et délicatement
musquée m'était parvenue comme dans un souffle.
Elle m'avait surprise, parfum d'homme alangui, excitante et
nouvelle. La peau lisse et brunie de son torse était juste
couverte par les larges bretelles d'un pantalon de travail, elle
semblait douce et appeler la caresse.
J'avais alors fermé moi aussi les yeux, respiré doucement
cette invitation au plaisir, m'étais laissée
envahir par une vague de désir physique, une envie dans le
ventre qui bouleversait mes sens autant qu'elle m'empêchait de
bouger. La conscience m'est revenue ensuite, après cet
instant fugace et délicieux, si fort qu'il ne pouvait que
s'arrêter brusquement pour me renvoyer à la
réalité. Depuis, je sens comme un léger
pincement, rappel de ce désir, lorsque je respire
l'essence de géranium muscat…
Ces gouttes de sueur, sur la lèvre de cet inconnu endormi, ont
réveillé ce beau souvenir d'appétit
sensuel…J'avais rêvé des mains seules, comme extraites
d'un homme auquel je n'avais finalement prêté que
peu d'attention et je me retrouvais subitement envahie de
désir pour un inconnu qui dormait! Il avait choisi ce
compartiment pour son calme et donc la possibilité de s'y
reposer, plus que pour ma présence, c'était
certain. J'avais l'air tranquille et cela lui avait suffit. Je
lui étais étrangère alors que j'avais tout
à coup l'impression de le connaître :
était-ce ce que ses mains avaient construit dans mon
imaginaire, l'effet du repos sur son corps auquel j'avais
assisté en secret, ce désir né soudainement
de quelques gouttelettes de sueur ou cet abandon confiant que
j'avais observé ? Je me sentais coupable comme le voyeur
embusqué qui échafaude ses fantasmes les plus fous
à l'insu de ces victimes.
J'ai alors tenté de me ressaisir en reprenant le cours de ma
lecture. Les mots se sont succédés sans prendre
aucun sens, j'ai fermé à mon tour mes yeux pour
essayer de reprendre pied dans la réalité…
Et ses mains sont revenues dans mes pensées pour me construire
un nouveau rêve, j'ai soupiré et les ai
laissées faire : je n'étais pas la plus forte !
Je les ai imaginées et découvertes redessinant mes
courbes comme si elles les connaissaient par cœur, marquant une
pause là où la peau est plus sensible, là
où le frisson affleure dès le premier contact,
alternant la pression chaude de toute la paume avec des caresses
légères du bout des doigts suivant la réponse de
mes soupirs…m'amenant doucement, par une balade patiente,
à la frontière du plaisir.
J'ai alors compris que le songe prenait réalité,
que l'envie prenait le pas sur ma raison, inscrivant comme un
appel dans mon corps. J'ai senti mon sexe humide réclamer
qu'on l'apaise.
Je me suis levée pour tenter de reprendre la maîtrise,
aller faire quelques pas dans un couloir sûrement froid et
nauséabond, peut-être me passer de l'eau
glacée sur le visage pour faire cesser ce qui ne pouvait
être qu'enfantillages de midinette…Il me fallait être
raisonnable et reconnaître qu'un peu trop absorbée
par mes livres, j'avais dernièrement négligé les
besoins de ma chair. Heureusement quelques étudiants
serviables seraient certainement disposés à
les satisfaire promptement dans l'avenir, de façon
à ne se laisser envahir, les uns comme les autres,
ni par les sentiments ni par la frustration…dès ce soir je
n'avais qu'à appeler…comment s'appelait-il déjà
celui qui m'avait proposé ses services en anglais…voire "plus si
affinités" ?
Il semblait toujours dormir : j'ai passé doucement une
jambe par-dessus les siennes pour rejoindre la porte sans le
réveiller. Il a alors tranquillement levé un genou le
long de ma cuisse, produisant un léger bruit en frôlant
mes bas. Ma progression était bloquée : plus par une
invitation pressante que par une contrainte. Rien d'autre chez lui
n'avait bougé, les yeux étaient toujours clos, les
mains au repos, la respiration calme…Après un court instant
d'hésitation, j'ai accepté l'offre,
réalisant la concordance étonnante de nos désirs,
voulant prolonger cette harmonie où il apparaissait que
nous étions chacun, à cet instant, la
réponse précise au besoin et à l'envie de l'autre.
Je me suis légèrement tournée vers lui, j'ai
fermé aussi les yeux, puis j'ai enfin laissé couler ma
bouche sur sa lèvre humide, respirant ce parfum d'homme en
attente qui m'excitait tant. Ses mains se sont ouvertes et se
sont glissées sous ma jupe, trouvant immédiatement
le chemin qu'elles avaient déjà parcouru dans mon
rêve. Sans hésitation elles affolaient ma peau
tandis que nos lèvres se découvraient, se
saluaient, se frôlaient timidement puis finalement, les
présentations de tous les sens faites, s'ouvraient pour un
baiser étourdissant. Mes doigts ont laissé ses
cheveux dans lesquels ils étaient embrouillés pour
libérer son sexe que j'avais senti durcir sur ma cuisse.
Un seul tracé de mon index le fit se dresser, appel
définitif au plaisir…je l'entourais encore en refermant mes
mains pour en garder l'empreinte, pour en inscrire la vigueur
dans ma mémoire…puis pour l'accompagner au seuil de mon
ventre, humide de désir, tremblant d'attente et pourtant
hésitant devant l'inconnu. Ses mains me guidaient,
posées, calmes et rassurantes, sur mes reins. Nous sommes
restés un instant à la frontière l'un de
l'autre, confirmant l'accord, retenant un souffle partagé. Puis
mes doigts ont repris une danse jusqu'à ses cheveux, pour
appuyer encore le baiser. Passant de la suspension à
l'abandon j'ai laissé mon corps peser tout son poids, mon
sexe s'est empli du sien, effaçant nos limites. Il se
projetait en moi, je m'ouvrais et refermais encore, en un
léger va et vient, danse douce et forte. Sans nous
connaître nous avions trouvé où nous rejoindre :
nos plaisirs se construisaient, s'approchaient ensemble et se
nourrissaient l'un de l'autre. Cet accord nous permit de nous
livrer, de renoncer à tout contrôle puisque nos corps
savaient… Je sentis le vertige se répandre, partant de mon
sexe vers tous mes sens, ivresse que je savais partagée.
Le rythme s'accéléra tranquillement jusqu'à ce que
l'onde de la jouissance nous rattrape et nous transporte en un
grand cri silencieux.
Sur le quai, encore bouleversée de plaisir, je me demandais s'il
avait ouvert les yeux et réalisais que je ne pourrais le
reconnaître qu'à ses mains…si un jour, au hasard d'un
voyage…
|