La pipe
La rondeur de la
pipe épouse le creux de la paume, le globe de la base du pouce
se loge parfaitement dans la cambrure de la tige, la noix du fourneau
douce et lisse répond à la peau : c'est plus qu'une
caresse : c'est une parfaite correspondance. L'objet fait pour la main,
pour cette main…la main faite à l'objet : on ne sait qui se cale
dans l'autre.
J'ai imaginé les essais nombreux avant qu'ils
ne se trouvent en telle harmonie, ces deux-là, et toutes celles
qui avaient dû être rejetées faute du galbe
idéal…
Une fois l'un
calé dans l'autre, il y a la lente et rituelle
préparation, préliminaires à la mise en bouche,
savante cérémonie précédant la
première bouffée de plaisir. Vider les cendres de la
dernière rencontre, nettoyer les traces d'un feu
étouffé, doser la pincée, fourrer le foyer d'une
toison brune et frisée, à l'odeur de pain
d'épices, exercer la juste pression : assez pour qu'elle ne
s'échappe pas, pas trop pour qu'elle puisse s'enflammer…les
gestes sont précis, rien ne presse, la promesse est là,
qui se peaufine.
Déjà je sens une pointe d'amertume :
cette concentration et cette attention ne sont plus pour moi.
Spectatrice soudain étrangère, je suis admise au tacite
silence, à l'observation discrète : l'extraction de la
poche est le signal du devoir de réserve. Je passe en second
plan, figurante effacée et facultative de la
représentation. Je ne sais si je suis fière ou jalouse,
honorée ou tolérée, peut-être tout cela
à la fois.
…Si, par distraction, une conversation
entamée se prolonge, elle aussi devra se faire discrète
puis de plus en plus légère, pour disparaître enfin
et laisser place aux sons d'un brasier minuscule dont les effets
à eux seuls empliront l'espace.
J'assiste muette
à la montée en tension vers l'envie satisfaite,
plénitude apaisante : du nettoyage anodin à l'attentive
organisation et répartition dans le fourneau, de la mise en feu
au rejet tranquille de la première bouffée, un instant
suspendue, après qu'elle a embrumé de plaisir des zones
qui me sont inaccessibles et inconnues.
Mon désir grandit en parallèle :
dès qu'elle apparaît, je sais qu'un rituel sensuel
commence. Je suis d'abord les glissements feutrés des doigts sur
le bois, puis l'enchaînement des gestes et des sons, tantôt
appuyés et tantôt retenus qui font écho et se
prolongent sur ma peau, puis deviennent rythme que je rêve dans
mon ventre, danse-caresse réveillant l'envie. Puis craque
l'allumette : ses lèvres enserrent la pipe, sa tête est
penchée pour approcher de la flamme qui embrase les brins
offerts : il aspire : elle grésille…, il avale, elle soupire. Il
s'absente et s'absorbe dans une autre… Le trouble me chavire. Pour moi
le feu est humide, le désir crépite… je ne sais si je me
voudrais tige ou fourneau, dans ses lèvres ou dans sa paume ou
être cette vapeur qui s'infiltre en lui, se répand et
l'embrume.
Ce jour-là,
il a entendu mon attente tendue…m'appelle pour le partage, balade
lentement le bois lisse et chaud entre mes cuisses, rencontres de
velours. Puis, à l'entrée de mon sexe, recueille le miel
sur le tuyau qu'il reporte à sa bouche et débute un lent
va et vient entre nos lèvres, de sa bouche à mon sexe, de
mon sexe à sa bouche…
La pipe véhicule le plaisir…elle se
promène, douce sur ma peau, brûlante et enivrante. Elle me
pénètre, repart et revient. Je me perds dans la
fumée, sous ses doigts, quand ses lèvres enserrent mon
sexe et l'aspire… je m'embrase. Lorsque le fourneau chaud remonte entre
mes fesses et contre mon échine, il m'avale, je soupire… et
jouis dans sa bouche.
Il paraît que la pipe a gardé le goût de l'amour…