Les Lions
Tous quatre avons quinze ans, encore dans le jeune âge
Petit-Paul, notre chef, corps pétri par les dieux,
Et Thomas, qu'il est beau ! je l'aime davantage
Et le dernier des quatre a pour prénom Mathieu.
Au mois de sécheresse nous allons en chemin
Piétinant les bordures, foulant la folle-avoine
Et nous nous dispersons cherchant dans les regains
Le trèfle aux quatre feuilles et sa barbe de moine
Mes yeux ne quittent pas l'amoureux aux longs cils
Thomas le regard brun, mèches folles à la brise
Jaloux quand Petit-Paul, en garçon de la ville,
Lui saisit l'avant-bras qu'il parsème de bises
Ils sont les deux plus grands, de collèges lointains
Où dans les couloirs sombres s'apprennent les amours
Que Mathieu et moi-même ignorons en crétins
Car ces genres d'élans ne sont pas de nos cours
Mais nous les soupçonnons qu'en plus de ces baisers
Quand ils se trouvent seuls sans nos yeux pour témoins
De ne se contenter de ces simples becquées
De faire on ne sait quoi, tapis dans les recoins
Mathieu regarde ça d'un œil condescendant
Pour lui les jeux de sexe sont pour école mixte
Rejetant de ses choix les garçons se baisant
Il dit que ces joutes ne sont tournoi de sixte.
Moi mon cœur me cogne en rêvant les compères
Se frottant nus la queue digne des échalas.
Rêver les bouches humides explorant ces mystères
Ca me fait défaillir et venir dans mes draps
Sur les bords d'un ruisseau nous nous mettons à nu
Asseyant nos derrières au frais dans le courant
Petit-Paul qui bande se cache de notre vue
Et Thomas me fixe d'un regard rougissant
Sous les pierres ensablées frayent les épinoches
Une couleuvre d'eau zèbre l'onde bruissante
Mathieu s'en va pisser tourné contre les roches
Et je fixe Thomas et sa bouche d'amante
Et ses cheveux bouclés et ses yeux noirs de faune
Et ses lèvres de filles envoûtent tous mes sens
Puis j'attrape pour lui une rainette jaune
Lui donne ce trésor comme myrrhe et encens
" Embrasse l'animal, expose ton désir "
Thomas baise la gueule du petit batracien
" Ben ça n'a pas marché " dis-je dans un sourire
" Si, mais c'est un secret qui doit rester le mien"
Thomas lâche la bête dans les herbes du bord
Et revient se mouiller près de mon corps frileux
Au passage il cueille des renoncules d'or
Qu'il m'offre en disant " Devine un peu mon vœux "
Petits nous promenions ces fleurs sous nos mentons
Demandant au copain " Est-ce que t'aimes le beurre ?"
Et les reflets jaunâtres baignant nos cous gironds
Semblaient trahir nos goûts pour le pain du quatre-heures
Sur ma cuisse il pose sa main douce d'enfant
Dont le chaud se grave en tous mes souvenirs
Hantant mon sommeil triste de songes frissonnants
Dont mon corps aujourd'hui ne peut se départir
" Tu s'rais cap' de m'aimer comme on aime une fille "
Me chuchote Thomas au beau regard brûlé
Me taisant à l'offerte alors qu'au loin les trilles
D'une alouette haute dans le ciel de l'été
Pour moi siffle le oui à mon cher camarade
Mon bras prend son épaule, l'enlace et le blottit
Contre mon cœur chantant dans une roucoulade
Et ma bouche baise les lèvres du conscrit
Mes mains pures sanguines vont bientôt sans pudeur
Toucher la peau de l'autre en alertes chercheuses
Et toutes ces approches augmentent la chaleur
De mon ventre nerveux et ma tête fumeuse
L'eau vive excite alors nos sexes dégourdis
En découvrant enfin des voluptés complices
Explosant le tabou d'une approchée impie
Qui conduit jusqu'au ciel dans un vaste calice
Même pour un empire, nous n'aurions renoncé
Au chemin de merveilles nous menant au berceau
Du tout premier émoi de nos corps enlacés
Content d'avoir conquis un fol Eldorado
Le courant emporta la fleur de la jouissance
Qui surnagea filant en aval de l'Eden
Et Thomas m'embrassa avec reconnaissance
Du vœu qu'il avait fait de mon amour pérenne
Mathieu surgit soudain, grelots à contretemps,
Côté soleil couchant, Petit-Paul avec lui,
Leurs ombres recouvrent nos corps se câlinant
Et le regard de Paul signe sa jalousie
On s'en va au village dans le bruit des cigales
Mathieu et Petit-Paul devant, conspirateurs,
Se retournent parfois nous traitant de pédales
Et nous leurs sourions en bayant de bonheur
Nous allons tous les deux marauder dans les ronces
Barbouiller nos joues pâles du sang pourpre des mûres
Brailler contre l'écho en guettant sa réponse
Gorgeant nos gosiers doux de prunelles trop sures
Nous courons sur les pieds craquants de la bruyère
Partageant tous les deux la fraise des bois séchée
Guettant le grand tétras fier dans sa pose altière
Qui fout les jetons grave en ouvrant sa plumée.
Nous nous sentons uniques face à nos deux censeurs
Face au monde et aux dieux que nous remercions
Et nos mains se rejoignent en geste de vainqueurs
Moi et mon amoureux aussi fort que des lions