POESIE EROTIQUE
et autres amusements
André Chénier - Camille (extraits)
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III


Ô lignes que sa main, que son coeur a tracées !
ô nom baisé cent fois ! craintes bientôt chassées !
Oui : cette longue route, et ces nouveaux séjours.
Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours,
Ma mémoire , partout sont tes chères compagnes.
Dis vrai ! Suis-je avec toi dans ces riches campagnes
Où du Rhône indompté l'Arve, trouble et fangeux,
Vient grossir et souiller le cristal orageux ?

Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages
Où Senart épaissit ses immenses feuillages,
Des vers pleins de ton nom attendent ton retour.
Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour.
Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes,
Peut du Permesse encor visiter les retraites ;
Et loin de son amante, égayant sa langueur,
Calmer par des chansons les troubles de son cœur !
Camille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de Muse.
Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse ;
Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts,
Et les chœurs d'Apollon méconnaissent ma voix.
Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde
Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde,
N'éveillent plus mes sens ni mon âme. Ces bords
Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors ;
Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries,
Et l'ennui taciturne habite ces prairies.
Tu fis tous leurs attraits : ils fuyaient avec toi
Sur le rapide char qui t'éloignait de moi.
Errant et fugitif, je demande Camille
A ces antres, souvent notre commun asile ;
Où je vais te cherchant dans ces murs attristés.
Sous tes lambris, jamais par moi seul habités,
Où ta harpe se tait, où la voûte sonore
Fut pleine de ta voix et la répète encore ;
Où tous ces souvenirs cruels, et précieux
D'un humide nuage obscurcissent mes yeux.
Mais pleurer est amer pour une belle absente ;
Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante,
Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs.
Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs ;
Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime,
Vous défendre une larme et pleurer elle-même.

Eh bien ! sont-ils bien tous empressés à te voir ?
As-tu sur bien des cœurs promené ton pouvoir ?
Vois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire
Et chacun de tes pas compter une victoire ?
Oh! quel est mon bodheur si, dans un bal bruyant,
Quelque belle tout bas te reproche en riant
D'un silence distrait ton âme enveloppée,
Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée ?
Mais, Dieux ! puisses-tu voir, sous un ennui rongeur,
De ta chère beauté sécher toute la fleur,
Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes ;
D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes,
Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois,
Aux éloges rusés d'une flatteuse voix,
Comme font trop souvent de jeunes infidèles,
Sans songer que le ciel n'épargne point les belles.
Invisible, inconnu, Dieux ! pourquoi n'ai-je pas
Sous un voile étranger accompagné tes pas ?
J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de zèle,
Porter, comme le cœur, le vêtement fidèle.
Quoi ! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins,
Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins !
Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse
De tes pieds délicats offense la faiblesse,
Mes bras ne sont point là pour presser lentement
Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant !
Ah ! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même
De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime.
Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir
Tout le pouvoir des Dieux t'eût contrainte à mourir !

Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande
Ce que je veux de toi , ce que je te commande.
Ce que je veux ? dis-tu. Je veux que ton retour
Te paraisse bien lent ; je veux que nuit et jour
Tu m'aimes. (Nuit et jour , hélas ! je me tourmente.)
Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente ;
Dors en pensant à moi ; rêve-moi près de toi ;
Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi.

Au retour d'un festin, seule, ô Dieux ! sur ta couche ,
Si cet heureux papier s'approchait de ta bouche !
Enfermé dans la soie, oh ! si ta belle main
Daignait le retrouver, le presser sur ton sein !
Je le saurai ; l'amour volera me le dire,
Dans l'âme d'un poète un dieu même respire.
Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien,
Sans qu'un transport subit avertisse le mien.
Fais-le naître, ô Camille ; alors toutes mes peines
S'adoucissent. Alors, dans mes paisibles veines,
Mon sang coule en flots purs et de lait et de miel,
Et mon âme se croit habitante du ciel !

Ainsi le jeune amant, seul, loin de ses délices,
S'assied sous un mélèze au bord des précipices,
Et là , revoit la lettre où, dans un doux ennui,
Sa belle amante pleure et ne vit que pour lui.
Il savoure à loisir ces lignes qu'il dévore,
Il les lit, les relit et les relit encore,
Baise la feuille aimée et la porte à son cœur.


*

VII

(...)

Ah ! que vois-je ?... Pourquoi ma porte accoutumée,
Cette porte secrète, est-elle donc fermée ?
Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi. : L'on ne vient pas.
Ciel ; elle n'est point seule ! On murmure tout bas,
Ah ! c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble.
Ou se hâte ; l'on court ; on vient enfin ; je tremble.
Qu'est-ce donc ? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais ?
Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits ?
Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée ?
D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée ?
J'ai cru, prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux
Des murmures secrets, des pas tumultueux.
Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite,
Perfide ? un autre amant... Ciel ! elle a pris la fuite.
Ah dieux ! je suis trahi. Mais je prétends l'avoir...
Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez ; mais fol espoir !
La digne confidente auprès de sa maîtresse
Lui travaille à loisir quelque subtile adresse,
Quelque discours profond et de raisons pourvu,
Par qui ce que j'ai vu je ne l'aurai point vu.
Dieux ! comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide),
S'essayant, effrontée à la fois et timide,
Voulant hâter l'effort de ses pas languissants,
Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants
Abattue, et Sa voix altérée, incertaine,
Ses yeux anéantis ne s'ouvrant plus qu'à peine,
Ses cheveux en désordre et rajustés en vain,
Et son haleine encore agitée, et son sein...
Des caresses de feu sur son sein imprimées,
Et de baisers récents ses lèvres enflammées.
J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit.
Sans même oser répondre, interdite, elle fuit,
Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge.
Et moi, comme abus des promesses d'un songe,
Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité,
Plein d'amour et de joie et de tranquillité !


*

VIII

Non, je ne l'aime plus ; un autre la possède.
On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède.
De ses caprices vains je ne veux plus souffrir :
Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir.,
Allez, m'uses, partez. Votre art m'est inutile ;
Que me font vos lauriers ? vous laissez fuir Camille.
Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien,
Allez, musés, partez, si vous n'y pouvez rien.

Voilà donc comme on aime ! On vous tient, vous caresse ;
Sur les lèvres toujours on a quelque promesse :
Et puis... Ah ! laissez-moi, souvenirs ennemis,
Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.
Nous irons au hameau. Loin, bien loin dé la ville,
Ignorés et contents, un silence tranquille.
Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.
Là, son âme viendra m'aimer en liberté.
Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse,
Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,
Jamais d'un oeil mortel un regard indiscret
N'osera la connaître et savoir son secret.
Seul, je vivrai pour elle, et mon âme empressée
Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.
C'est moi qui ferai tout ; moi, qui de ses cheveux
Sur sa tête le soir assemblerai les nœuds.
Par moi, de ses atours à loisir dépouillée, "
Chaque jour par mes mains la plume amoncelée
La recevra charmante ; et mon heureux amour
Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour.
Sa table par mes mains sera prête et choisie,
L'eau pure, de ma main lui sera l'ambroisie.
Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment,
Son esclave fidèle et son fidèle amant.
Tels étaient mes projets, qu'insensés et volages
Le vent a dissipés parmi de vains nuages !

Ah ! quand d'un long espoir on flatta ses désirs,
On n'y renonce point sans peine et sans soupirs.
Que de fois je t'ai dit : « Garde d'être inconstante,
» Le monde entier déteste une parjure amante.
» Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants,
» Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. »
O honte ! A deux genoux j'exprimais ces alarmes ;
J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes.
Tu me priais alors de cesser de pleurer :
En foule tes serments venaient me rassurer.
Mes craintes t'offensaient ; tu n'étais pas de celles
Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles :
Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi
Eût-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi ?
Avec de tels discours, ah ! tu m'aurais fait croire
Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire.
Tu pleurais même ; et moi, lent â me défier,
J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer
Ces larmes lentement et malgré toi séchées ;
Et je baisais ce lin qui les avait touchées.
Bien plus, pauvre insensé ! j'en rougis. Mille fois
Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
Se voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie
Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
La même lyre encor pourrait bien me venger,
Perfide ! Mais, non, non, il faut n'y plus songer.
Quoi ! toujours un soupir vers elle me ramène !
Allons. HaÏssons-la, puisqu'elle veut ma haine.
Oui, je la hais. Je jure... Eh ! serments superflus !
N'ai-je pas dit assez que je ne l'aimais plus ?

*

IX

Reste, reste avec nous, ô père des bons vins !
Dieu propice, ô Bacchus ! toi dont les flots divins
Versent le doux oubli de ces maux qu'on adore ;
Toi, devant qui I'amour s'enfuit et s'évapore,
Comme de ce cristal aux mobiles éclairs
Tes esprits odorants s'exhalent dans les airs.

(...)

Non, rien n'est plus heureux que le mortel tranquille
Qui, cher à ses amis, à l'amour indocile,
Parmi les entretiens, les jeux et les banquets,
Laisse couler la vie et n'y pense jamais.

Ah ! qu'un front et qu'une âme à la tristesse en proie
Feignent malaisément et le rire et la joie !
Je ne sais, mais partout je l'entends, je la voi ;
Son fantôme attrayant est partout devant moi ;
Son nom, sa voix absente errent dans mon oreille.
Peut-être aux feux du vin que l'amour se réveille :
Sous les bosquets de Chypre, à Vénus consacrés,
Bacchus mûrit l'azur de ses pampres dorés.
J'ai peur que, pour tromper ma haine et ma vengeance,
Tous ces dieux malfaisants ne soient d'intelligence.
Du moins il m'en souvient, quand autrefois, auprès
De cette ingrate aimée, en nos festins secrets,
Je portais à la hâte à ma bouche ravie
La coupe demi-pleine à ses lèvres saisie,
Ce nectar, de l'amour ministre insidieux,
Bien loin de les éteindre, aiguillonnait mes feux.
Ma main courait saisir, de transports chatouillée,
Sa tête noblement folâtre, échevelée.
Elle riait ; et moi, malgré ses bras jaloux,
J'arrivais à sa bouche, à ses baisers si doux ;
J'avais soin de reprendre, utile stratagème !
Les fleurs que sur son sein j'avais mises moi-même ;
Et sur ce sein, mes doigts égarés, palpitants,
Les cherchaient, les suivaient, et les ôtaient longtemps.

(...)




in Poésies de Chénier - Les amours - Aimées (Ed. Le Livre Club du Libraire, 1957 - p. 193-206)



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