POESIE EROTIQUE
et autres amusements
Bonaventure Des Périers (~1510 - 1543)
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Après une formation d’humaniste, il collabora en 1534 à une traduction de la Bible et fait connaissance avec Clément Marot. En 1536, il entre au service de Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, en qualité de valet de chambre.

Il publie à Lyon, en 1537, le Cymbalum Mundi (Carillon du monde) ou Dialogues satiriques sur différents sujets, son œuvre la plus connue. Cet ouvrage fut saisi par ordre du Parlement car il y ridiculise toute forme de croyance et de connaissance. Sous forme de courtes anecdotes satiriques, Bonaventure Des Périers y brocarde les travers individuels et les abus de pouvoirs de toute sorte, reprenant ainsi la tradition des contes populaires et de Rabelais. En 1544 parait le Recueil des Œuvres de feu Bonaventure des Périers et en 1558 Les Nouvelles récréations et joyeux devis (rééditées en 1980 chez Champion).

Il a collaboré à divers travaux sur les livres saints sous le pseudonyme de Thomas Du Clénier (anagramme de Thomas l’incrédule).

D’après un texte d’Henri Estienne de 1566, il se serait suicidé en se jetant sur son épée.




Le Nombril


Petit nombril, milieu et Centre,
Non point tant seulement du ventre,
Entre les membres enchassé,
Mais de tout ce corps compassé,
Lequel est souverain chef d'oeuvre,
Où naïvement se découvre
L'art de l'ouvrier qui l'a orné,
Comme un beau Vase bien tourné,
Dont tu es l'achèvement,
Et le bout, auquel proprement
Cette grand' Chaine d'or des Dieux
Tenant au haut nombril des cieux
Fut puis par ceux-ci attachée,
et petit à petit lâchée,
En avalant ça bas au monde
Leur Poupine tant pure et munde,
Qui leur donna, comme j'entends,
Cent mille petits Passetemps
Avant qu'elle fut descendue,
Et des cieux en terre rendue,
Au rang de ses prédécesseurs,
Et au beau milieu de ses Soeurs :
Les Vertus et Grâces bénignes.

Petit noeud, qui des mains Divines,
Après tout le reste parfait,
A été le fin dernier fait,
Et manié tout fraichement
Duquel très heureux touchement
La douce Mémoire récente
Tant te satisfait et contente,
Qu'à peine à ton plus grand ami
Te veux te montrer à demi,
Ainsi te retires tellement
Que tu ne parais nullement
De peur que pollué tu ne sois
Si l'humain attouchement reçois
Qui en toi le Divin éfface.

Petit quignet (1), retrait, et place
De souveraine volupté,
Où se masse la volonté
De chatouilleuse jouissance,
Qui aux convis d'avant naissance
Servis de bouche au petit corps,
Lequel ne mangeait point pour lors,
Ainsi, par toi suçait doucement
Son délicat nourrissement,
Dont le petit Poupin croissait
A mesure qu'on le traçait
Au flan gauche de la matrice.
O l'ancienne Cicatrice
De la rougeur douloureuse,
Que deité trop rigoureuse
Fit jadis au pauvre homfenin, (2)
Animal sans fiel, ni venin !
Lequel, contre toute pitié
Fut divisé par la moitié,
Et fait d'un entier trop heureux
Deux demis corps trop langoureux,
Qui depuis sont toujours errants,
Et l'un l'autre par tout quérant
En grand désir d'eux réunir,
N'était le honteux souvenir
De la divine cruauté,
Qui, nonobstant leur loyauté,
Les vient si fort effaroucher,
Qu'ils ne s'oseraient approcher
Pour rassembler leur Créature
Quand ils se trouvent d'aventure,
Sinon quelque fois en secret,
Où ils dégorgent le regret
Qu'ils ont de leur perte indicible,
Essayant s'il serait possible
Que leurs Nombrils, ensemble mis,
Devinssent un, de deux Demis,
Comme ils étaient premièrement
Avant leur désemparement.

Petit bout, petit but unique
Où le viser faux et inique
Ne peut atteindre de vitesse,
Mais bien si loyal par adresse,
S'il ne m'est possible en présence
Te voir, au moins en récompense
Ai-je de quoi penser en toi,
Car je trouve je ne sais quoi
En toutes choses de Nature,
Ayant la forme et portraiture
De toi, Nombril, tant gracieux,
Et de celui qui est au cieux,
Quand ne serait ja que le mien
Qu'en mémoire de vous je tiens
Et considère jours et nuits
Pour tout soulas (3) de mes ennuis.

O nombril ! dont l'aise parfaite
Git au demi qui te souhaite,
Lequel jamais ne sera aise
Que franchement il ne te baise,
En remembrance singulière
De l'union, jadis entiere,
Où se peut trouver justement
L'heureux point de contentement.


- 1537 -


(1) coin, angle (de quignon)
(2) androgyne
(3) plaisir


Cité dans l'anthologie de la Pléiade : Poètes du XVI è siècle (1953, pp. 335-337)


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