Le plus
célèbre poète français du XIIè
siècle exerçait la profession de héraut d'armes en
Champagne. Il fut le protégé de Marie, fille du roi Louis
VII.
Chrétien écrivait le dialecte de
Troyes, où il est né, peu différent de la langue
de Paris, qui ne s'imposait pas encore à la province. Il
débuta par l'imitation de l'Antiquité. Une parenté
d'esprit naturelle le fit s'attacher à Ovide dont il traduisit,
sans doute (l'ouvrage n'a pas été
retrouvé) le premier au moyen âge, L'Art d'aimer.
Le poème sur les amours de Tristan
et d'Iseut, source du grand roman en prose, dont la vogue a
duré jusqu'à la Renaissance, a également
été perdu. S'il est aussi l'un des premiers qui aient
imité au nord de la Loire la poésie provençale,
ses grands romans sont tous consacrés à des héros
du cycle de la Table Ronde (Yvain ou
le Chevalier au lion, Perceval ou le Roman du Graal...) ne
différant pas en cela des musiciens et des conteurs en prose qui
colportaient depuis longtemps dans les cours anglaises et
françaises des légendes celtiques.
La fantaisie et l'esprit d'aventure qui animait ces histoires
bretonnes, le rôle qu'y jouaient la femme et l'amour,
était bien fait pour charmer la société
contemporaine de Chrétien de Troyes, déjà galante,
éprise de fêtes et de bel esprit.
Vers l'année 1175 il composa le long
poème, inachevé, Lancelot
ou le chevalier de la charrette à la demande de la
comtesse Marie De Champagne (1145-1198). Il s'inspira d'un vieux conte
gallois d'origine mythologique qui contait l'enlèvement de la
reine Guenièvre, femme d'Arthur, par le roi du pays dont nul ne
revient et sa délivrance par un chevalier. C'est probablement
parmi les Français d'Angleterre que l'aventure fut
attribuée à Lancelot, personnage tout à fait
inconnu de la tradition celtique. On racontait qu'en poursuivant le
ravisseur il avait perdu son cheval et avait été
obligé de monter sur une charrette accident qui lui valu quelque
déshonneur et le surnom du Chevalier de la Charrette.
Chrétien transforma la relation de fidèle
vassalité, qui unissait Lancelot à la femme de son
suzerain, en un commerce amoureux.
L'amour courtois et chevaleresque apparaît pour la
première fois en littérature, un amour furtif,
illégitime, adultère, à la fois exalté et
mystique sans cesser d'être sensuel. Le roman en prose de Lancelot, dont le poème de
Chrétien a fourni en quelque sorte le noyau, répandit
cette façon de voir et de rêver l'amour dans toute
l'Europe...
[
Les cheveux de la reine]
La Toilette
d'Esther ou Esther se parant pour être présentée au
Roi Assuérus (Détail)
- 1841 -
Chasseriau Théodore (1819-1856)
Musée du Louvre