L'homme libre
Aucun bonheur n'a su calmer
Cette tristesse inguérissable.
Baisons - si j'ose m'exprimer
Ainsi. Donc, Mesdames, à table.
La table, c'est le lit candide
Sur lequel vous mangez nos corps.
Allons je veux que l'on me vide ;
Vite, que nous scellions l'accord.
Saute, bouchon ! Vive la mousse !
Le goulot est dur et puisant.
Buvez, buvez à pleine bouche
Et nourissez-vous : c'est du sang.
Pas de repos. Si l'une est ivre,
Que l'autre s'acharne aussitôt,
Et qu'entre vos doigts le goulot
Paresseux recommence à vivre.
Que saigne pour votre plaisir
Une blessure toujours neuve,
Et que les larmes du désir
S'épanchent en vous, comme un fleuve.
Pompez, pompez ! Que vos flancs larges
Epuisent mon coeur insensé,
Et que ma tête se décharge
De tous les rêves amassés,
Afin que léger, calme et vide,
Sans coeur, sans sexe et sans cerveau,
Je promène un regard candide
A travers un monde nouveau.
in Vits imaginaires (1926)