Métamorphose
Quelquefois
la nuit, singulièrement après l'amour, je deviens
insecte. Si l'homme de ses deux mains étrangle doucement la
taille, elle s'étire et fond jusqu'à devenir un pivot
excessivement grêle, mais solide comme un filin d'acier,
exactement de la hauteur des mains.
Alors commencent à jouer avec une parfaite indépendance
les muscles et les joints du bassin et du torse. Les seins se dressent,
interrogent l'horizon, se tournent lentement : avec un peu d'habitude
on arrive à les placer face à la cambrure des reins. En
dessous les hanches glissent peu à peu, dans un mouvement
plutôt ondulatoire. La masse heureuse se déplace avec une
souplesse lente, prisonnière de la pression des dents. Et puis
les jambes se disjoignent, chaque orteil se dédouble, gratte le
drap comme une argile. A chaque articulation jaillissent des contacts,
d'agiles ramifications. Les bras deviennent légers et nageurs :
il tombe mollement des pluies de bras dans l'espace.
Quant aux antennes elles me montent de droite et de gauche,
impalpables, pêchant dans l'air, inlassablement sensibles aux
odeurs du sexe et de la nuit.
in La Mise au monde (Ed. Chambelland, 1969)