Il
y a mainte et mainte année, dans un royaume près de la
mer, vivait une jeune fille, que vous pouvez connaître par son
nom d’Annabel Lee, et cette jeune fille ne vivait avec aucune
autre pensée que d’aimer et d’être
aimée de moi.
J’étais un enfant, et elle était un enfant, dans ce
royaume près de la mer ; mais nous nous aimions d’un amour
qui était plus que de l’amour, — moi et mon Annabel
Lee ; d’un amour que les séraphins ailés des Cieux
convoitaient à elle et à moi.
Et ce fut la raison qu’il y a longtemps, — un vent souffla
d’un nuage, glaçant ma belle Annabel Lee ; de sorte que
ses proches de haute lignée vinrent et me
l’enlevèrent, pour l’enfermer dans un
sépulcre, en ce royaume près de la mer.
Les anges, pas à moitié si heureux aux cieux, vinrent,
nous enviant, elle et moi. Oui ! ce fut la raison (comme tous les
hommes le savent dans ce royaume près de la mer) pourquoi le
vent sortit du nuage la nuit, glaçant et tuant mon Annabel Lee.
Car la lune jamais ne rayonne sans m’apporter des songes de la
belle Annabel Lee ; et les étoiles jamais ne se lèvent
que je ne sente les yeux brillants de la belle Annabel Lee ; et ainsi,
toute l’heure de nuit, je repose à côté de ma
chérie, — de ma chérie, — ma vie et mon
épouse, dans ce sépulcre près de la mer, dans sa
tombe près de la bruyante mer.
Mais, pour notre amour, il était plus fort de tout un monde que
l’amour de ceux plus âgés que nous ; — de
plusieurs de tout un monde plus sages que nous, — et ni les anges
là-haut dans les cieux, — ni les démons sous la
mer, ne peuvent jamais disjoindre mon âme de l’âme de
la très belle Annabel Lee.
Traduction par Stéphane
Mallarmé