POESIE EROTIQUE
et autres amusements
Eduard Mörike (1804-1875)
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Ecrivain et poète romantique allemand, Eduard Mörike est apparenté au mouvement littéraire du Biedermeier, un romantisme du quotidien attaché au terroir et à la poésie populaire, sans véritable préoccupation métaphysique, portant à une perfection extrême la musicalité du vers et la plasticité des images. Mörike y brille d’une sensibilité lyrique, d’une intériorité subtile et d'une verve humoristique qui font toute la valeur et l’originalité de son œuvre, peu abondante. On lui doit  un recueil de Sonnets d'amour (1838), un roman Le Peintre Nolten (1832), des nouvelles et des contes fantastiques, régulièrement traduits et réédités.

Quatrième enfant d’un médecin et d’une fille de pasteur, il fut choyé par sa mère et profondément affligé par les deuils familiaux, en particulier par la mort de son frère en 1824 et d'une de ses sœurs trois ans plus tard.

Une courte idylle (printemps - été 1823) avec Maria Meyer, jeune femme suisse d’une beauté sauvage et membre d'une secte itinérante, laissera une trace indélébile dans son coeur et ses poèmes où il y fait de fréquentes allusions. Le poème Pérégrina en étant l'exemple le plus connu.

Après avoir longtemps rejeté la carrière eccléssiastique que sa famille voulait lui imposer, il finira par trouver dans le métier de pasteur une "profession très pratique" pour qui, comme Morike, ne savait qu'écrire et ne voulait de toute façon pas vivre d'un quelconque travail.

Il vivra dès lors avec une de ses soeurs, de paroisse en paroisse, ne retrouvant l'amour qu'en 1850, date à laquelle il démissionnera de sa charge de pasteur pour enseigner la littérature allemande et épouser Margarethe von Speeth qui lui donnera deux filles. Mais il quittera finalement sa femme après quelques années, poursuivant son existence nomade jusqu’à sa mort.

Ses poèmes amoureux oscillent entre sensualité extatique et anxiété torturée, quête d’un équilibre précaire où une touche érotique, une sensualité,
demeure implicite, à fleur de peau et de page.





Pérégrina
(extrait)

II

La salle est parée pour la fête,
Illuminée, éclatante de couleurs,
Dans la tiède nuit d'été.
La véranda est ouverte sur le jardin.
Pareilles à des serpents d'airain où grimpe la verdure,
Douze colonnes montent deux à deux, mêlant leurs têtes
Et supportant le toit à grille légère.

Mais la mariée se fait attendre encore,
Cachée à la maison dans sa petite chambre.

Enfin, s'ébranle le cortège nuptial,
Torches en mains,
Dans un silence solennel.
Et au milieu,
Marchant à ma droite,
Vêtue d'une simple robe noire, la mariée,
Un châle écarlate bien drapé
Autour de sa jolie tête,
S'avance en souriant.
Déjà, l'on sent le fumet du festin.

Puis loin du tourbillon bruyant de la fête,
Nous nous glissâmes tous les deux,
Cherchant les ombres du jardin
Là où les roses s'enflammaient dans les buissons,
Le clair de lune tremblait autour des lys,
Où le pin parasol aux cheveux noirs,
Couvrait à moitié le miroir de l'étang.
Sur le gazon de soie, là-bas, ah, coeur à coeur,
Comme mes baisers burent, étouffèrent tes baisers les plus timides !
Pendant que le jet d'eau indifférent
Au murmure de notre amour exalté
Se réjouissait de son propre clapotis.
De loin, nous parvenait les taquineries et les appels
Des voix amies, des flûtes et des violons.

Trop tôt pour mon désir, la chère tête si légère,
Reposa, fatiguée, sur mes genoux,
Me faisant un jeu d'appuyer mes yeux sur les siens,
Je sentis, un moment, les longs cils
Jusqu'à ce que le sommeil les arrêtât,
Battre comme les ailes d'un papillon.

Avant les premières lueurs de l'aube,
Avant que la première lampe ne s'éteignît dans la chambre nuptiale,
Je réveillai de son sommeil
Et conduisis dans ma maison l'étrange enfant.



III

Le trouble, un jour s'abattit sur les jardins illuminés de lune
D'un amour autrefois sacré.
Avec effroi, je découvris des années de tromperie,
Et les yeux pleins de larmes, mais de pitié,
J'ordonnai à la jeune fille
Elancée dans sa beauté magique,
De s'en aller loin de moi.
Hélas, elle pencha son beau front,
Car elle m'aimait,
Mais elle s'en alla sans un mot,
Au loin,
Dans l'univers tout gris.

Malade depuis,
Blessé et navré est mon coeur ;
Jamais il ne guérira.
Comme si, d'elle à moi, un fil magique
Etait tendu, aérien, lien angoissant
Qui me tire, me tire, pantelant, à sa suite !
- Eh quoi ? Si un jour sur le seuil de ma porte,
Je la trouvais assise, comme autrefois dans la laumière
Incertaine du matin, son ballot de voyageuse à côté d'elle,
Levant vers moi ses yeux candides, et diant :
Me voici revenue,
Revenue du bout du monde !


*

In Oeuvres - Poèmes
(Traduction française des Ed. Montaigne -1941)

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