Au lieu de ça... haïboun de fantasmes
Au
lieu de ça… le rêve en toute nudité. Le
rêve en toute simplicité. Où tu te loves. Comme une
marmotte en hibernation. Où tu geins. Allongée sur le
dos. Où tu gis parmi les pétales froissés de tes
jupes. Sur le velours moite du sofa mauve.
Au lieu de ça… les caprices du songe. Les bouderies du
fantasme. Masquées par le lent mouvement de tes seins. Qui
oscillent comme la coque d’un bateau. T’ai-je dit
déjà que leurs pointes évoquaient la mûre,
le cassis, la myrtille ? T’ai-je dit que plus bas, au confluent
de ton ventre et de tes cuisses, la lisière sombre et verticale
mimait une floraison duveteuse d’automne ? Les cryptogames brunis
et les acacias d’or. La sente de glaise qui chemine entre les
treilles assoupies.
Au lieu de ça… la plastique froide et parfaite. La
perfection attique. Les dunes métamorphosées en oranges
givrées. Offertes à nos lèvres gourmandes. Le
galbe des cuisses. Le potelé des hanches. Dans ta position, on
ne peut évidemment percevoir le trapèze doré et
charnu de tes fesses. Ni le pétrir comme une miche de pain blond
juste sortie du four. Le rêve où tu te loves et dont je
suis exclu. Où tu gis, tu geins parmi les caprices
froissés de tes songes débridés.
Accent circonflexe
au paradis prohibé
l’os dur de ta hanche
J’aurais
voulu que la ronde des aiguilles rompe la pulsation lactée des
heures. Que morphée te livre à nouveau à dionysos.
Que les mares éclaboussent leurs grenouilles et leurs dytiques
pour se fondre en cascades. Que tous les orients
d’amérique cèdent le pas à la jungle
primitive. Celles des lianes et des palétuviers. Que revive
éternelle la mangrove. Que blanche-neige épouse enfin le
loup charmant.
Au lieu de ça, tu m’as gâté gavé
d’élixirs subtils. Tu as déroulé pour moi le
tapis et la nappe. Les sucres d’arabie. Les fruits lourds et
juteux des tropiques. Et, dans la sauce, le curry, le paprika, le
chocolat. Et, dans les effluves de la marmite, la sauge, le thym et le
jasmin. Tous les mets de byzance pour mes dents de duc. Toutes les
senteurs de la campagne après la pluie pour ma langue de roi.
Pour mon palais ensalivé de prince.
Moi à Macao
je goûtais un cacao
sous les filaos
J’aurais voulu me faire motard. Sanglé de cuir noir et de
feu. Au-delà de la vitesse simplement tolérée par
les gendarmes. Aviateur au bout de la nuit. Au bout cotonneux des
nuages. Navette spatiale au fuselage de silice. Incandescente dans le
ciel d’encre. Bouillante comme les geysers islandais. Comme doit
être chaude la douche parfumée que l’on
découvre quand, après la baignade bleue, on regagne le
carreau tropical, prisonniers déjà d’un rut
inaltérable.
Au lieu de ça, tu m’as nourri de la mélodie des
étamines. Quand, gorgées d’été, elles
sèchent piteusement sur leur hampe. Tu m’as dopé
aux mélopées des moissons. Tu m’as attablé
au creux des champs de blé pour y écouter le murmure des
étangs. S’y faire hypnotiser par le vol plané des
libellules. Et le tango des papillons. Dans mon enfance, il y avait
beaucoup plus de papillons que maintenant. Les pesticides ont eu raison
des machaons, des aurores, des vulcains, des chevaliers flambés.
Tu m’as couché là, comme un sac de grain, au creux
des chants de blé.
Ma bibliothèque
ce sont mes livres d’école
et les champs de blés
J’aurais
voulu que tu sois flamme d’un chandelier aux têtes
multiples. Cerbère muet(te) d’un enfer de pacotille. Dis :
tu m’aurais attaché aux montants du lit comme un esclave
gaulois. Dis : tu aurais sculpté mon sexe comme un bloc de
kaolin pour y construire les ailes de l’aigle. Dis : nous aurions
chaque quart d’heure échangé nos rôles. Et
nos positions. Bigre ! Dis : le quart d’heure
d’après c’est moi qui t’aurais traitée
comme une princesse captive. Dis : je t’aurais attachée
avec des chaînes d’or pur. Dis : à ta cheville
j’aurai pendu des clochettes qui auraient tinté chaque
fois que je me serais désaltéré à ta source
d’eau vive. Dis : j’aurais voulu te savoir cheval fou. Les
seins nus au vent. Comme un drapeau blessé parcourt
l’infini des steppes. Tambourinant sur mon ventre comme une pluie
sur les tuiles ocres. J’aurais voulu l’impossible et son
double. Des yeux bleus et noirs à la fois. Une femme à
deux têtes. Janus de minerve et d’aphrodite. Eurasienne
absolue. Lapone chinoise. Nipponne. Gauloise. Friponne. Sournoise.
Cochonne…
Au creux de l’étreinte
le joyau que tu cachais
durcit sous ma langue
Au
lieu de ça, tu m’as installé dans la
bienséance bourgeoise. Tu m’as affublé de manteaux
et de titres universitaires. Tu m’as fait nommer clerc de notaire
et clair de lune. Tu m’as fait pérorer dans les
dîners mondains. Là où le tout-paris digère
les cuisses, blanches comme du poulet en gelée, des chanteuses
et des comédiennes. Et déguste le caviar des intrigues et
des promesses. Quelques sénateurs, déguisés en
brontosaures, y déclament des discours qu’ils n’ont
pas écrits et où il est question de démocratie.
Des médecins, habillés en trombones à piston,
osent des mélodies qu’ils n’ont pas apprises et
où il est clairement dit qu’il faut guérir ou
mourir. Des femmes du monde, costumées en bombonnes de gaz,
éclatent d’un rire sonore et creux. Moi, myope ou aveugle,
j’étais décrété fonctionnaire. Salut
l’artiste !
J’aurais voulu te savoir ange et pute. Alliant la fange des
étangs à sphaignes à la blancheur immaculée
des lotus. Je t’aurais voulue fleur de dépravation et de
rédemption. Fée d’un autre univers que le
nôtre.
Au lieu de ça, tu m’as donné la vie. Et, avec elle, tout ce malaise d’être.