Ballade
Il est certain qu'un jour de la semaine
M'est advenu très merveilleuse chose :
Car j'étais seul o la plus souveraine
Entre deux draps sentant lavande et rose,
Couché tout nu ; mais quand je l'eu enclose
Entre mes bras, trop me fut chose amère.
Elle me dit en langage par glose :
Tenez-vous coi* : j'appellerai ma mère.
Que je l'ouis, moult fus émerveillé
Que envers moi elle était si sauvage.
Rien ne me dit tant que je fus couché :
Avis m'était qu'elle faisait la sage.
Mais j'aperçus par dessus son visage
Larmes courant en diverse manière,
Disant toujours tout bas en son langage :
Tenez-vous coi : j'appellerai ma mère.
Quand mon vouloir fut fait et accompli,
Pour cette heure fut la chose parfaite.
J'en eus le coueur de grande joie rempli :
Car je vis bien que la chose lui haicte. (1)
Lors la baisai à sa bouche bouchette,
Dont en riant me faisait bonne chair,
Et ne dis plus qu'en ce je me remette :
Tenez-vous coi : j'appellerai ma mère.
Prince d'amours, si belle godinette,
(2)
Gente de corps, avec veau viaire
(3)
Ne dois pas dire, tant soit orgueilleusette :
Tenez-vous coi : j'appellerai ma mère.
* clame et silencieux
(1) l'excite
(2) fille de joie
(3) avec un homme ayant un titre
in La poésie érotique - Anthologie de Marcel Béalu (Ed. Seghers, 1974 - p.19)