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Jean-Baptiste De Grécourt - L'origine  des Puces
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L'origine  des Puces


Les dieux, en belle humeur, sur l’olympe assemblés,
Résolurent un jour de tenir longue table :
Par les soins de Comus, les mets en sont réglés,
Et d’un vin délectable
Les buffets sont meublés.

Déjà, dans la coupe profonde
Du souverain des dieux,
Ganimède, à la tête blonde,
A versé douze fois le jus délicieux ;
Et déjà douze fois Hébé, faisant la ronde,
A fait passer chez tous les dieux
La joie et les plaisirs qui brillent dans ses yeux.


Le soin des affaires du monde
    Ne trouble point ces instants précieux :
    Les jeux et les amours, admis seuls en ces lieux,
    Y répandaient un aimable délire ;
    Et Jupin, déposant toute sa majesté,
    N’y laissait connaître d’empire
    Que celui de la liberté.

    Vénus agace Mars ; & ce dieu,
    Qui soupire, heureux d’en
    Recevoir un souris gracieux,
    Quitte, en la regardant, cet air audacieux
    Que l’ardeur des combats inspire.

    Phébus, éclatant, radieux,
    Charme les conviés par le son de sa lyre. 

    Momus, par des propos joyeux,
    Prend le soin de les faire rire,
    Et les amuse encore mieux.

    Tout allait donc à merveille
    Dans le céleste séjour ;
    Jamais l’aurore merveille
    N’annonça de plus beau jour.

    À danser même l’on s’apprête,
    Terpsychose était du festin :
    Mais cette brillante fête
    Eut bientôt un autre destin.

    Déjà, depuis longtemps retiré de la table,
    Morphée, en long habit, les yeux gros et baissés,
    Couché sur des carreaux mollement entassés,
    D’un trop bruyant plaisir se jugeant peu capable,
    Avait trouvé plus convenable
    De faire en paix digestion.

    Cependant, tout à coup, il fit réflexion
    Qu’en ces moments de commune allégresse,
    Où tout bon convive s’empresse
    De payer son écot, chacun de son talent,
    C’était une chose indécente
    A lui de n’en pas faire autant.

    Il s’avance alors d’un pas lent,
    Et d’une voix encore plus lente :
    “Je veux, dit-il aux dieux... puis il bailla trois fois...
    “Je veux vous régaler. Vous qui suivez mes lois,
    “Songes légers, accourez à ma voix :
    “Hâtez-vous, et que l’on présente
    “À leurs divinités
    “Cette douce liqueur, source des voluptés,
    “Cette potion séduisante,
    “Que vos fidèles mains m’apprêtent chaque jour.”

    Les songes à l’instant apportent tour à tour
    Aux déités la coupe enchanteresse ;
    Et sur la foi de sa promesse,
    Chacun en hâte l’avala.

    “Ah s’écria Jupin, fi donc, qu’ai-je bu là ?”
    Ce sont pavots bénins, dit Morphée : et sur l’heure
    Il s’endormit profondément.

    Jupiter en courroux voulut, mais vainement,
    Punir cet attentat ; car lui-même demeure
    La bouche ouverte, et sans façon
    S’endort à côté de Junon.

    Atteint d’une semblable ivresse,
    Chaque dieu, pris de sa déesse,
    Ronflait à faire tout trembler ;
    Seulement la troupe légère,
    Qui suit la reine de Cythère,
    Et qui de rire et de cabrioler
    Fait sa plus importante affaire,
    S’écriait à la trahison ;
    Disant qu’au lieu d’un somnifère,
    On leur devait un violon.

    Mais le narcotique poison
 Agît bientôt sur eux, ainsi que sur leur mère.
Tout dormait donc dans la céleste cour,
Excepté cependant l’Amour
Endormir cet enfant est chose mal aisée.

    L’aventure était drôle, aussi le Dieu moqueur
    En rit d’abord de tout son cœur ;
    Puis il survint dans sa pensée
    Certains mouvements de dépit :
    Cet assoupissement lui fait honte, il rougit.

    “Quoi dit-il, au sombre Morphée,
    “On vous élève donc en ces lieux un trophée !
    “Et vous triomphez seul au mépris de mes droits !
    “Mais que vont devenir et mon culte et mes lois,
    “Si les dieux aux mortels donnent un tel exemple ?
    “On ne connaîtra plus ma voix ;
    “Chacun va déserter mon temple,
    “Et, dédaignant les myrtes de Paphos,
    “Ne se couronnera que de tristes pavots.
    “Ah ! ce honteux sommeil m’offense,
    “Et déjà le scandale a duré trop longtemps.
    “Vengeons-nous, hâtons-nous ; mais de cette vengeance
    “Retirons un nouvel encens :
    “Qu’un prodige nouveau signale ma puissance.

    Il dit, et
de son carquois
Tire un de ses traits redoutables,
Et le trait à l’instant s’anime à sa voix,
Se change en un essaim d’insectes innombrables,
De tous gens endormis hôtes impitoyables,
Qui, suivant sa commission,
Prit à l’instant possession
Des Saints habitants de l’Olympe ;
Tant et si bien se remuant,
Qu’il n’est pourpoint si clos qu’il n’est jupe, ni grimpe,
Où ce peuple sautillant,
Frétillant,
Sautant,
Volant,
Rampant,
Grimpant,
N’introduise à la fin son aiguillon piquant.

C’est en vain que, pour s’en défendre,
On les voit, en dormant, s’agiter ou s’étendre :
Inutile mouvement !

Sous la puissante main qui régit l’empyrée,
Ou sous les doigts mignons de Cythérée,
L’imperceptible engeance échappe également,
Et se dérobe impunément.

Tout dura cependant ce plaisant exercice,
Et tant d’Amour eut de malice,
Qu’insensiblement
Le vêtement
Souffrit un grand dérangement ;
De façon que les plus huppées
Des déesses sont équipées
À peu près comme était Cypris,
Quand elle obtint la pomme de Pâris.

Que de beautés ! Qui pourrait les décrire ?
Amour alors commença le sourire.

Toutes les déités de sexe différent,
Sommeillant face à face, et toujours s’agitant,
S’avoisinèrent tellement,
Qu’on ne pouvait davantage
Éveillés par ce voisinage,
Du pétillant dieu des jardins.

Le sceptre audacieux, l’arc-boutant du ménage,
Se présentait partout en pompeux étalage.

Bon ! dit l’enfant rusé qui visait à ses fins,
Le cas est opportun, couronnons notre ouvrage :
Et vous, pour ma gloire formés
Petits insectes affamés,
Pincez, piquez, mordez, redoublez, faites rage ;
Que par vous tout me rende hommage.

À ces mots de l’Amour, le peuple sautillant
S’acharne de nouveau sur les croupes divines,
Et de ses dagues assassines
Aiguillonne si vertement,
Que chacun à la fois fit un bond en avant ;
Et ce bond opéra si favorablement,
Que tout à coup un cri se fit entendre,
Non de ces cris affreux que produit la terreur,
Mais de ces cris charmants qu’une bergère tendre
Fait dans les bras de son vainqueur ;
Et Cupidon, comblé de gloire,
Y répond en chantant victoire.

Le rapide trajet des langueurs du sommeil
Au transport d’un si doux réveil,
Des dieux pour un moment laisse l’âme confuse.

L’esprit encore tout étonné
À ce prodige se refuse ;
Chacun d’illusion s’accuse :
Mais pour le plaisir entraîné,
Bientôt le cœur se désabuse.

Mille soupirs plein de douleurs
Font pour eux à l’amour l’aveu de leur bonheur ;
Et, loin de s’offenser d’une pareille ruse,
Ils s’y livrent avec ardeur.

Pourtant dame Junon, déité rancunière,
Reprochant à Jupin quelque infidélité,
Pour le punir de cette iniquité,
S’avisa de faire la fière,
Et prétendit soustraire au devoir conjugal
Sa majestueuse personne.

Mais l’Amour cette fois autrement en ordonne.

Un essaim réservé, partant à son signal,
Fait cesser à l’instant le divorce fatal,
Et si vivement aiguillonne,
Que, tout grand Dieu qu’était le seigneur Jupiter,
Il pensa se déconcerter.

Ainsi comme un guerrier habile,
Qui combat dans les champs de Mars,
Portant par tous les rangs de vigilants regards,
Abandonne ou retient, suivant qu’il est utile,
Une troupe à sa voix docile ;
Ainsi, l’Amour, d’un pas léger,
Parcourant toute l’assemblée,
Faisait à propos voltiger
Divers détachements de sa milice ailée.

D’autre fois il les rappelait,
Et suivant qu’il reconnaissait
Qu’on avait plus ou moins besoin de l’artifice,
Il pressait ou ralentissait
Le doux instant du sacrifice.

Mais le seul plaisir des dieux
Ne suffit pas longtemps au fils de Cythérée ;
Lui-même, il veut jouir de ses dons précieux.

Déjà Psyché dans ses bras s’est livrée ;
Un désordre délicieux,
Au sein des voluptés, tient leur âme plongée ;
Et du haut d’une nue en théâtre érigée,
Il donne des leçons à tous les autres dieux.

Quel spectacle charmant ! Tout pâme, tout soupire ;
De l’amour tout ressert l’empire.

Ici, la tendre Iné, des honneurs immortels
Dédaignant la pompe éclatante,
Ne cherche dans Phébus qu’un plaisir qui l’enchante.

Là, Bacchus oubliant son thyrse et ses autels,
Venge Ariane de Thésée.

Plus loin, sous un berceau, séjour des voluptés,
Flore accorde à Zéphire une victoire aisée.

Quelle foule de déités
Fournissent à l’envi la carrière amoureuse !
Quel tableau ! Quelle main heureuse
En retracera les beautés ?

Que vois-je ? dieux ! Hébé, qu’à force de tendresse
    Hercule étouffe dans ses bras.

    Arrétez, fier Alcide, hélas !
    Respectez sa tendre jeunesse,
    Et de ses membres délicats
    Craignez d’offenser la faiblesse.

    Mais je m’alarme en vain ; car la jeune déesse
    Fait signe, en souriant, qu’elle n’en mourra pas.

    Quelle figure basanée
    Vient troubles de Vénus les doux embrassements ?
    Vulcain, que tu prends mal ton temps
    Pour réclamer les droits de l’hyménée !
    Mars le voit, et bientôt, punissant le fâcheux
    De sa jalouse fantaisie,
    Le renvoie à Lemnos plus cocu, plus boiteux,
    Qu’il n’avait été de sa vie.

    Cependant occupés de leurs tendres emplois,
    Les dieux s’oubliaient de manière
    Que déjà le soleil avait manqué trois fois
    D’aller répandre la lumière.

    Faibles mortels, de vos plaisirs
    Que la carrière est resserrée !

    Si, dans les cours d’une soirée ;
    Quelqu’un six ou sept fois a rempli ses désirs,
    Bientôt se réduisant à d’impuissants soupirs,
    Dans ses bras énervés il glace sa maîtresse :
    Tandis qu’on voit les immortels,
    Pendant trois jours sacrifier sans cesse
    Au dieu de la tendresse,
    Sans descendre de ses autels.

    Oui, par trois fois, l’aurore matinale,
    Quittant le vieux Titon pour le jeune Céphale,
    Annonça vainement aux mortels empressés
    L’approche du flambeau du monde ;
    Trois fois, dans une nuit profonde,
    Ils rentrent confus et glacés.

    Minerve enfin, Minerve la prudente,
    Que son grave maintien avait fait respecter,
    Seulette dans un coin, réduite à se gratter,
    Ne trouvait pas la scène aussi plaisante :
    Soit modestie ou bien dépit,
    Elle n’avait encore osé lever la vue.

    Ce rôle lui déplut, et bientôt on la vit,
    Dépouillant toute retenue,
    S’écrier au scandale, et courir en tout lieux
    Prêcher la continence aux dieux.

    Mais c’est vainement qu’elle crie :
    Ils étaient sourds alors, et firent peu de cas
    De toute sa pédanterie.

    Son zèle cependant ne se rebuta pas :
    Elle osa s’adresser à Jupiter lui-même,
    Et son éloquence suprême
    Lui fournit un très beau sermon ;
    Très beau : mais si peu de saison,
    Que nos divins époux se mirent en furie.

    Franchement ils avaient raison :
    Car vous noterez, je vous en prie,
    Qu’ils touchaient au moment d’une libation
    Dont ce grave propos causa suppression
    Bien est vrai que c’était la deux ou trois centième ;
    Mais l’épouse de Jupiter,
    Trouvant ignoble de compter,
    S’embrassait peu du quantième ;
    Et, n’aimant pas à contester,
    Sur nouveaux frais voulait tout répéter.

    L’expédient devenait admirable ;
    Il prouvait le grand feu de la dame Junon.

    Proposé de la part d’un aimable tendron,
    Peut-être que Jupin l’eut trouvé praticable ;
    Mais d’en user tout conjugalement
    Lui paraissait moins agréable.

    Il balança : Minerve habilement
    Saisit un instant favorable.
    Avec les traits les plus touchants,
    Elle peint de nouveau le trouble épouvantable
    Qui règne dans les éléments.

    Tout est confondu, tout murmure ;
    Tout va périr dans la nature,
    Si quelque temps encore les dieux, sourds à sa voix,
    Abandonnent tous leurs emplois.

    Enfin, si doctement sa cause fut plaidée,
    Que Junon eut beau grimacer,
    Sa requête fut accordée ;
    Et Jupiter voulut qu’elle allât prononcer
    L’arrêt qui de l’amour suspendait le mystère.

    Or ce n’était pas peu d’affaire :
    À mesure qu’aux dieux cet ordre était dicté,
    Ils cédaient un moment à son autorité ;
    Mais si fervent était leur zèle
    Pour ce jeu qu’elle dédaignait,
    Qu’ils y revenaient de plus belle,
    Aussitôt qu’elle s’éloignait.

    Comme dans un verger, asile de Pomone,
    Fut une troupe d’écoliers,
    Lorsque le régent en personne
    Veut défendre ses espaliers,
    Tout disparaît d’abord ; mais l’engeance rusée,
    Sous les arbres trouvant une retraite aisée,
    Loin de ses yeux le pille impunément.

    Et tandis que l’un deux, poursuivi chaudement,
    Exerce du pédant les jambes et la bile,
    Vingt autres d’une main habile,
    Mettant à profit le moment,
    Au lieu d’un cent de fruit en enlèvent un mille ;
    Tels on voit, à l’aspect de la prude Pallas,
    Fuir les couples divins. L’Amour guide leurs pas :
    A son culte charmant, plus que jamais fidèles,
    Les lieux les plus cachés recèlent de leurs désirs.

    Trompent Minerve au gré de leurs désirs.

    Moins on leur laisse de loisirs,
    Plus on irrite leur tendresse ;
    Car donnant à chaque caresse
    Un nouveau degré de vitesse,
    Ils en accroissent leurs plaisirs.
 

Cependant, de ce badinage
Jupiter, à la fin, tout de bon se lassait ;
Et de ce doux ébat Junon pendant l’usage,
Du bonheur d’autrui s’offensait.

Tel est le propre de l’envie.
"Mon époux, disait-elle, autrefois respecté,
Se faisant obéir avec facilité ;
Sa loi suprême était suivie :
Mais, hélas ! cette autorité,
Au caprice des dieux maintenant asservi,
Va nous être à jamais ravi".

Bientôt de tels propos, du monarque jaloux
Enflamment le courroux.

Il fronce le sourcil, ce sourcil redoutable
qui fait trembler le firmament ;
Et, d’un ton de voix formidable,
Commande à tous les dieux de paraître à l’instant.

Quel changement subit ! Amour, de ta victoire
Ce moment termine la gloire ;
Tous tes traits émoussés restent, à cette voix,
Au fond de son carquois ;
Et déshonorant tes mystères,
Priape épouvanté laisse tomber soudain
Le sceptre qui faisait naguères
Le fier ornement de sa main.

Autrefois tout de feu, maintenant tout de glace,
Nos galants consternés viennent donc humblement
Reprendre leur ancienne place
Autour du dieu qui les menace,
Et qui les gronde vivement.

Mais la gent âpre à la curée,
Que le malin dieu Cupidon,
Pour ses plaisirs, avait créé
De sang divin plus altéré,
Mieux que jamais jouait de l’aiguillon.

Or, ce jeu, qui tantôt était si profitable,
Est maintenant insupportable.

L’agitation qu’il produit
Seulement à gratter conduit ;
Et tombant toute en pure perte,
Par les dieux plus longtemps ne peut être souffert.

Mais tels sont du destin les décrets redoutés,
Que ce qu’a fait un dieu, nul ne peut le défaire.
Comment donc se soustraire,
Aux importunités
De ce peuple affamé que l’Amour fi éclore ?
"Il en est un moyen encore,
Dit lors le monarque des cieux ;
Et je l’approuve d’autant mieux
Qu’il s’accorde avec ma justice.

Du genre humain la suprême malice,
Depuis longtemps, a lassé mes bontés.

Ajoutons un nouveau supplice
Aux tourments qu’il a mérités ;
Et si le sort défend que l’insecte périsse,
Que sur la terre, au moins, aux tels affectés,
Soudain il soit précipité."
   
Il dit : On l’applaudit. L’engeance conjurée,
Pénétrant la voûte éthérée,
Et bientôt le jouet des vents,
Qui, la détachant de la nue,
La fait tomber comme grêle menue
Sur la terre et ses habitants.

Là, depuis ce temps confiné,
Elle est seulement destinée
À nous tourmenter nuit et jour ;
Ou si, par fois, encore utile au dieu d’amour,
De deux tendres amans, elle anime le zèle,
Combien en ressent-on GRATIS
La morsure cruelle ?

Puissiez-vous, insectes maudits,
Exercer loin de moi votre aiguille caustique !
Fuyez : car, grâce à Cypris,
Je n’ai pas besoin que la puce me pique,
Quand je suis près de mon Iris.



*

Bonus :
Page spéciale sur la Puce



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