Le Lion amoureux
à Mlle de Sévigné*
Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces
(1) de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence
(2) près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un lion qu'Amour sut dompter ?
Amour est un étrange maître.
Heureux qui peut ne le connaître
Que par récit, lui ni ses coups !
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La fable au moins se peut souffrir
Celle-ci prend bien l'assurance
De venir à vos pieds s'offrir,
Par zèle et par reconnaissance
Du temps que les bêtes parlaient,
Les lions, entre autres, voulaient
Etre admis dans notre alliance.
Pourquoi non ? Puisque leur engeance
(3)
Valait la nôtre en ce temps-là,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure
(4) outre cela.
Voici comment il en alla.
Un lion de haut parentage
En passant par un certain pré,
Rencontra bergère à son gré
Il la demande en mariage.
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur ;
La refuser n'était pas sûr ;
Même un refus eût fait possible,
Qu'on eût vu quelque beau matin
Un mariage clandestin ;
Car outre qu'en toute matière
La belle était pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D'amoureux à longue crinière
(5).
Le père donc, ouvertement
N'osant renvoyer notre amant,
Lui dit " Ma fille est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu'à chaque patte
On vous les rogne, et pour les dents,
Qu'on vous les lime en même temps.
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fille y répondra mieux,
Etant sans ces inquiétudes."
Le lion consent à cela,
Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà,
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens
Il fit fort peu de résistance.
Amour, amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire " Adieu prudence !"
(1) référence aux trois Grâces qui accompagnent Aphrodite
(2) La jeune Françoise de Sévigné était connue pour une certaine froideur, cf. ces vers de Benserade :
"L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue ;
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue :
Elle verrait mourir le plus fidèle amant
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère"
(3) espèce
(4) tête
(5) référence aux perruques longues selon la mode de l’époque
in Fables - Livre IV
Notes :
Ce poème est inspirée de celui d’Esope Le Lion amoureux et le Laboureur
La première édition (1668) se terminait par six vers qui ont été supprimés ensuite :
« Par tes conseils ensorcelants,
Ce lion crut son adversaire.
Hélas comment pourrais-tu faire
Que les bêtes deviennent gens
Si tu nuis aux plus sages têtes
Et fais les gens devenir bêtes. »