POESIE EROTIQUE
et autres amusements
Jean Richepin - XXVI
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Le goinfre d'amour



Non, non, l'amour vivant, quoi que toi-même en dises,
N'est pas un délicat épris de gourmandises
Qui grignote du bout des dents, plein de dégoûts,
Réglant son estomac, buvant à petits coups,
Craignant les larges plats et la grande rasade,
Et restant sur sa faim pour n'être pas malade.


C'est un goinfre attablé qui, plus que de raison
Enivré de vin pur, gavé de venaison,
Ote le ceinturon qui lui gène la taille,
Et sans peur d'avoir mal au ventre, fait ripaille.
Il ne sait si demain sera jour de gala
Et veut manger de tout pendant que tout est là.


Le Temps peut survenir, majordome intraitable,
Qui dira brusquement de se lever de table,
Qui fera remporter les bons mets et les brocs,
Et vous mettra dehors avec rien dans les crocs.
Que direz-vous alors, vous les convives mièvres,
Qui n'aurez pas touche vos verres de vos lèvres,
Qui n'aurez pas voulu repaître votre faim,
Sous prétexte de vous réserver pour la fin ?
Vous n'aurez pas mordu cette dinde si grosse,
Vous n'aurez pas trempé votre pain dans la sauce.
Vous aurez fait les fins, les fiers, les délicats,
Vous aurez attendu le moment des muscats,
Des bonbons, du gâteau monté qui trône au centre,
Et vous vous en irez en vous brossant le ventre.


Pas d'indigestion, pour sûr! Et puis après ?
Croyez-vous que demain vous serez sans regrets,
En songeant aux bons crus qui rougissaient les coupes,
Au fumet des ragoûts, à la bisque des soupes,
Aux légumes charnus, aux rôtis cuits à point,
Que vous pouviez avoir et que vous n'eûtes point ?
Ah lorsque vous irez, mangeurs de confitures,
Dans la rue, en serrant les crans de vos ceintures,
Affamés et grinçant des dents comme les loups,
Vous aurez des remords, et vous serez jaloux
De ceux qui se seront gaîment garni la panse.
Mais vous aurez beau faire et vous mettre en dépense,
Et chercher autre part un semblable repas !
Ces beaux festins d'amour ne se retrouvent pas.
A la table divine où l'on doit manger vite
La jeunesse prodigue en passant vous invite.
Il faut mettre à profit cet hôte hasardeux,
Qui reçoit une fois les gens, mais jamais deux.


Maîtresse, c'est pourquoi je bois à perdre baleine,
Pourquoi je veux avoir toujours la bouche pleine,
Pourquoi mes appétits, sans paraître apaisés,
Font si large bombance au banquet des baisers.
Et ne me parle pas, toi, d'y mettre bon ordre !
Laisse-moi tout mon soûl m'emplir, bâfrer et mordre,
Me régaler de notre amour comme un goulu.
Je me ferai du mal, soit ! Je l'aurai voulu.
Mais au moins, quand viendra le jour épouvantable,
S'il doit venir jamais, d'abandonner la table,
Je ne m'en irai pas ainsi que ces piteux
Qui laissèrent passer leur bonheur devant eux ;
Je m'en irai repu, la gueule satisfaite,
Le'ncx rouge, les pieds dansants, les yeux en fête ;
Je chanterai, même en roulant dans les ruisseaux ;
Je scandaliserai les bourgeois et les sots ;
Et quand la Mort avec sa lanterne pâlotte
Viendra me ramasser pour me mettre à sa hotte,
Je ne sentirai pas son crochet de biffin*,
Je n'aurai pas fini de cuver tout mon vin.





* chiffonnier




in chapitre Thermidor








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