Le loup n'est pas si méchant
Vous vous souv'nez d' la pauvre Adèle
Qui chantait tant le r'frain d' Lucas
Quoiqu'un loup eût croqué la belle,
Vous saurez qu'ell' n'en mourut pas;
Et partout,
En se gaussant d'elle,
On disait: Mam'selle
A donc vu le loup!
Mais c'tapendant,
En gaussant d'la sorte,
Chaque fille au champ
S'en allait chantant :
Drès* qu'Adèle n'est pas morte,
L' loup n'est pas si méchant.
Par la curiosité piquée,
Suzon, un soir, en tapinois,
Au risque de se voir croquée,
Va trouver l' loup au fond du bois.
Pour Suzon
Ce croqueur de filles,
C't émoi des familles,
Fut un vrai mouton
V'là qu'l'évén'ment
Dans l' pays s' rapporte,
Claudine l'entend
Et s' dit en souriant:
Drès qu'Suzon n'est pas morte,
L' loup n'est pas si méchant.
L'lend'main Claudin', en p'tit' bavarde,
S'en va criant dans tout l'canton
Que l' loup dont tout le monde s' garde
N'est autre chose qu'un mouton.
V'là qu' sur c' mot
Thérèse, Jeannette
Victoire, Fanchette,
Javotte, Margot,
Au bois vit'ment
Courent sans escorte
Et le soir gaîment
Revienn'nt en chantant :
Drès qu' pas un' n'en est morte
L' loup n'est pas si méchant.
Au bout d' queuqu's jours, vite et pour cause,
Fallut marier tous ces minois ;
D'autres minois, plus frais qu' la rose,
Vinrent au monde au bout d'queuqu's mois ;
Et par nous
Chaqu' fillette instruite,
Loin d' prendre la fuite
Quand on parle d' loups,
Dit tout bonn'ment,
Sitôt qu'on l'exhorte
A fuir sagement:
Drès qu'maman n'est pas morte,
L'loup n'est pas si méchant.