POESIE EROTIQUE
et autres amusements
 Paul Valéry - La Jeune Parque (extraits)
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- Thème Découvertes -

(...)

Hier la chair profonde, hier, la chair maîtresse
M'a trahie... Oh! sans rêve, et sans une caresse !...
Nul démon, nul parfum ne m'offrit le péril
D'imaginaires bras mourant au col viril ;
Ni, par le Cygne-Dieu, de plumes offensée
Sa brûlante blancheur n'effleura ma pensée...

Il eût connu pourtant le plus tendre des nids !
Car toute à la faveur de mes membres unis,
Vierge, je fus dans l'ombre une adorable offrande...
Mais le sommeil s'éprit d'une douceur si grande,
Et nouée à moi-même au creux de mes cheveux,
J'ai mollement perdu mon empire nerveux.
Au milieu de mes bras, je me suis faite une autre...
Qui s'aliène?... Qui s'envole?... Qui se vautre?...
A quel détour caché, mon coeur s'est-il fondu?
Quelle conque a redit le nom que j'ai perdu?
Le sais-je, quel reflux traître m'a retirée
De mon extrémité pure et prématurée,
Et m'a repris le sens de mon vaste soupir?
Comme l'oiseau se pose, il fallut m'assoupir.

Ce fut l'heure, peut-être, où la devineresse
Intérieure s'use et se désintéresse :
Elle n'est plus la même... Une profonde enfant
Des degrés inconnus vainement se défend,
Et redemande au loin ses mains abandonnées.
Il faut céder aux voeux des mortes couronnées
Et prendre pour visage un souffle...
. Doucement, Me voici : mon front toucbe à ce consentement...
Ce corps, je lui pardonne, et je goûte à la cendre
. Je me remets entière au bonheur de descendre,
Ouverte aux noirs témoins, les bras suppliciés,
Entre des mots sans fin, sans moi, balbutiés.
Dors, ma sagesse, dors. Forme-toi cette absence;
Retourne dans le germe et la sombre innocence,
Abandonne-toi vive aux serpents, aux trésors.
Dors toujours! Descends, dors toujours! Descends, dors, dors!

(La porte basse c'est une bague... où la gaze
Passe... Tout meurt, tout rit dans la gorge qui jase...
L'oiseau boit sur ta boucbe et tu ne peux le voir...
Viens plus bas, parle bas... Le noir n'est pas si noir...)

Délicieux linceuls, mon désordre tiède,
Couche où je me répands, m'interroge et me cède,
Où j'allai de mon coeur noyer les battements,
Presque tombeau vivant dans mes appartements,
Qui respire, et sur qui l'éternité s'écoute,
Place pleine de moi qui m'avez prise toute,
O forme de ma forme et la creuse chaleur
Que mes retours sur moi reconnaissaient la leur,
Voici que tant d'orgueil qui dans vos plis se plonge
A la fin se mélange aux bassesses du songe!
Dans vos nappes, où lisse elle imitait sa mort
L'idole malgré soi se dispose et s'endort,
Lasse femme absolue, et les yeux dans ses larmes,
Quand, de ses secrets nus les antres et les charmes,
Et ce reste d'amour que se gardait le corps
Corrompirent sa perte et ses mortels accords.
Arche toute secrète, et pourtant si prochaine,
Mes transports, cette nuit, pensaient briser ta chaîne;
Je n'ai fait que bercer de lamentations
Tes flancs chargés de jour et de créations!
Quoi! mes yeux froidement que tant d'azur égare
Regardent là périr l'étoile fine et rare,
Et ce jeune soleil de mes étonnements
Me paraît d'une aïeule éclairer les tourments,
Tant sa flamme aux remords ravit leur existence,
Et compose d'aurore une chère substance
Qui se formait déjà substance d'un tombeau!...
O, sur toute la mer, sur mes pieds, qu'il est beau!
Tu viens!... Je suis toujours celle que tu respires,
Mon voile évaporé me fuit vers tes empires...

... Alors, n'ai-je formé vains adieux si je vis,
Que songes?... Si je viens, en vêtements ravis,
Sur ce bord, sans horreur, humer la haute écume,
Boire des yeux l'immense et riante amertume,
L'être contre le vent, dans le plus vif de l'air,
Recevant au visage un appel de la mer;
Si l'âme intense souffle, et renfle furibonde
L'onde abrupte sur l'onde abattue, et si l'onde
Au cap tonne, immolant un monstre de candeur,
Et vient des hautes mers vomir la profondeur
Sur ce roc, d'où jaillit jusque vers mes pensées
Un éblouissement d'étincelles glacées,
Et sur toute ma peau que morde l'âpre éveil,
Alors, malgré moi-même, il le faut, ô Soleil,
Que j'adore mon coeur où tu te viens connaître,
Doux et puissant retour du délice de naître,
Feu vers qui se soulève une vierge de sang
Sous les espèces d'or d'un sein reconnaissant!

(...)




- Thème Nature -


(...)

Harmonieuse MOI, différente d'un songe,
Femme flexible et ferme aux silences suivis
D'actes purs!... Front limpide, et par ondes ravis,
Si loin que le vent vague et velu les achève
Longs brins légers qu'au large un vol mêle et soulève,
Dites!... J'étais l'égale et l'épouse du jour,
Seul support souriant que je formais d'amour
À la toute-puissante altitude adorée...

Quel éclat sur mes cils aveuglément dorée,
Ô paupières qu'opprime une nuit de trésor,
Je priais à tâtons dans vos ténèbres d'or !
Poreuse á l'éternel qui me semblait m'enclore,
Je m'offrais dans mon fruit de velours qu'il dévore;
Rien ne me murmurait qu'un désir de mourir
Dans cette blonde pulpe au soleil pût mûrir :
Mon amère saveur ne m'était point venue.
Je ne sacrifiais que mon épaule nue
À la lumière; et sur cette gorge de miel,
Dont la tendre naissance accomplissait le ciel,
Se venait assoupir la figure du monde.
Puis, dans le dieu brillant, captive vagabonde,
Je m'ébranlais brûlante et foulais le sol plein,
Liant et déliant mes ombres sous le lin.
Heureuse! A la hauteut de tant de gerbes belles,
Qui laissait à ma robe obéir les ombelles,
Dans les abaissements de leur frêle fierté
Et si, contre le fil de cette liberté,
Si la robe s'arrache à la rebelle ronce,
L'arc de mon brusque corps s'accuse et me prononce,
Nu sous le voile enflé de vivantes couleurs
Que dispute ma race aux longs liens de fleurs !

(...)

- 1917

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