POESIE EROTIQUE
et autres amusements
Pierre Bergeron (vers 1570 - 1637)
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D'abord avocat, il devint conseiller du roi. Il allia pendant cette période la culture des lettres à l'étude des lois. Ses poèmes sont avant tout des "péchés" de jeunesse car ensuite il s'occupa principalement de voyages, publiant de 1629 à sa mort divers ouvrages de géographie et d'histoire dont un Traité de la navigation et des voyages de découvertes et conquêtes modernes, et un Traité des Tartares.



Stances
(extraits)


Neuf ans sont écoulés ou peu s'en faut madame,
Pendant lesquels me suis et jour et nuit repu,
De l'appas dont vos yeux alléchèrent mon âme,
Et de ce long espaceil vous en chaut bien peu.

Mont coeur, ma voix, mon oeil, forment une triade
Pour ensemble gémir, pleurer et détester,
De ta volage humeur l'inconstante boutafe,
Que ma foi ne peut plus en sa course arrêter.

Où sont les premiers feux de ta flamme première ?
Las, où sont les serments de vet amour constant,
Qui ne devait jamais trébucher en arrière ?
Où sont ces beaux discours que tu m'allais contant ?

Tandis que tu seris de mon coeur adorée,
Tu devais m'honorant m'aimer jusqu'au trépas,
Et conserver pour moi ta lèvre colorée,
Mettant pour mon respect tout autre amour à bas.

Tu l'as promis, et si tu ne le tiens ma belle.
Ainsi qu'une Médée éprise de Jason,
Tu me fuis, et le suis ; c'est être trop rebelle
Aux amoureuses lois et même à la raison.

Quoi ! tu me veux quitter et fermement je t'aime,
Moi sans qui seulement tu ne vivais un jour,
Moi qui te chérissais plus que ton âme même !
Ce change devant tous condamne ton amour.

Faut-il que contre moi la fière destinée,
Conjointe à ta rigueur me tire de prison,
Où mon âme ne s'est contre toi mutinée,
Bien que fort souvent je chusse en pâmoison.

Ne force point mes fers, ne brise point ma chaîne,
Aussi bien tu ne peux désengager ta foi,
Sans te voir encourir de parjure la peine,
Réservant pour autrui ce que tu dois à moi.

Qui te force, dis-moi, te rendre tributaire
De ce nouvel amant ? Qui te force, dis-moi ?
Ton méchef (1) est plus grand, d'autant que volontaire ;
C'est pour me garantir, ce diras-tu, d'émoi.

Est-il quelque sujet, quelque sorte d'affaire
Qui puisse divertir de l'amour un amant ?
L'amour passe sur tout et à tout se préfère,
L'amour fait trouver doux le plus âpre tourment.

Pourquoi tes yeux par qui ma raison fut ravie,
Devancés par ton coeur voudraient-ils sans sujet,
Après avoir mon âme à leur joug asservie,
De leurs lois affranchir si fidèle sujet ?

La raison sur l'amour n'a force ni puissance.
L'amour n'est pas amour s'il se laisse mener
Par autre que soi, car telle est son essence
Qu'elle veut comme un rond dedans soi retourner.

(...)

Si ton amour se montre être pour moi de flamme,
Inconstant et léger et mobile toujours,
Le mein ne sera d'eau roulant sur toute dame :
Il veut entre tes bras en toi finir son cours.

Chéris-moi comme le fut le beau Pâris d'Oenone (2),
Ou si me délaissant, prise d'un nouveau feu,
Que l'esprit de Pâris, le Tout-Puissant me donne,
Pour à toi ne songer ou pour le moins bien peu.

Non, non, fassent le ciel et ton humeur volage
Ce qu'ils voudront ! Je hais le change infiniment !
Je n'ai de t'oublier le coeur ni le courage :
Qui n'oublie n'aima jamais parfaitement.

Apollon aime ainsi sa Daphné, sa maîtresse,
Nonobstant qu'en laurier (3) elle ait pris changement ;
Pour elle il a toujours éternelle détresse,
Car un parfait amour dure éternellement.



(1) mésaventure
(2) Oenone avait le pouvoir de guérir, elle refusa de le faire lorsque Pâris fut blessé car celui-ci l'avait délaissée pour Hélène.
(3) Apollon qui tentait de saisir Daphné la vit se transformer en laurier, cet arbre devint son préféré.


in Parnasse des poètes satyriques  (Ed. Passage du Nord/Ouest - 2002)




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