POESIE EROTIQUE
et autres amusements
Raoul Ponchon -  Vieux messieurs

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Vieux messieurs


C'était une maison quelconque, dans un coin,
Sans rien de pittoresque
Qu'un très gros numéro qui se voyait de loin
Tel un séant tudesque*.                                                    * grossier

La maison où j'entrai, sur la foi du Gil Blas,
Pour finir mes études
A la fin d'obtenir de dame Babylas
Mon brevet d'aptitudes.

Une fois introduit en cet intérieur,
Me dit cette voltige :
"Voulez-vous assister au cours supérieur ?
- Bien sûr", lui répondis-je.

Lors elle m'installa sans perdre un instant
Derrière une lucarne
Par laquelle je vis - me sembla - s'agitant
Une confuse carne :

Comme des asticots perdus dans les brouillards,
Enfants, viellard et femmes
Charognaient à l'envie, faisaient leurs débrouillards
En des coïts infâmes.

Et je vis tout d'abord un macrobien pourri
En peignoir blanc et rose
- Telle dans un sérail une jeune houri* -                                   * femme très belle
La paupière mi-close ;

Et tandis qu'on lui façonnait à la main...
Des cigarettes turques,
Des éphèbes vêtus seulement de carmin
Lui dansaient des mazurques*.                                      * danse polonaise

Un autre, sur un lit se faisait inculquer
Une étrange langue,
On l'entendait gémir, suer et suffoquer
Et devenir exsangue.

Celui-ci réclamait un peu de bon lolo,
Alors une chamelle
Sans nul rapport avec la Vénus de Milo
Lui tendait sa mamelle.

Celui-là reniflait avec des grognements
De volupté béate,
Des linges anciens, de futurs lavements,
De récente charpiate*.                                                         * charpies

J'en vis un affamé plus que n'est un moineau
- Voilà qui tient du diantre ! -
Qui me parut manger tout simplement une o-
- Melette avec son ventre ;

Un autre se faisait lécher du haut en bas
Ainsi qu'une tartine,
Cependant qu'une garce ayant gardé ses bas
Leur lisait Lamartine.

Des vieillards bien plus vieux qu'on ne peut souhaiter,
A terre, à quatre pattes,
Poussant de petits cris et se faisant fouetter,
Couraient comme des blattes.

Quelques-uns plongés plus avant dans un coma,
De leurs tristes lavettes
Goulûment comme ils eussent fait le pur Sôma
Buvaient l'eau des cuvettes.

Qu'est-ce que vous voulez, après tout, mon Dieu, c'est
Pour que rien ne se perde ;
Car quand je m'en allai, cet autre commençait
A manger de la merde.



(in Le Courrier Français, 13 septembre 1891)




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