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à la liste "19è siècle"
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Ne me demande plus de mots, ô mon amie,
des mots doux et choisis, pour leur grâce, un à un,
des mots dont le murmure épand comme un parfum,
ne me demande plus de mots, ô mon amie.
Ne me demande plus de phrases, mon amie,
des phrases sur l'enclume au marteau martelées,
des phrases qui font un bruit d'ailes envolées,
ne me demande plus de phrases, mon amie.
Ne me demande plus de vers, ô mon amie,
des vers dont la beauté modelée à ton corps
a trempé ses contours dans le rose et les ors,
ne me demande plus de vers, ô mon amie.
Ne me demande plus de prose, ô mon amie,
de prose dont l'airain vibre et sonne, superbe:
ma tendresse dédaigne et dépasse le verbe,
ne me demande plus de prose, ô mon amie.
Demande-moi plutôt de l'amour, mon amie,
de l'amour où les cœurs se fondent, profusés,
car je n'ai plus de mots, je n'ai que des baisers,
demande-moi plutôt de l'amour, mon amie.
12-22 septembre 1887
in Lettres à Sixtine
Bonus :
Réflexions sur les mots, l'amour et la chair
Note écrite le 14 avril 1887 :
De ces minutes d'ineffable et profonde joie, première caresse
rendue, premiers abandons, premières étreintes, doux et
crucifiants émois du désir ; de ces minutes telles que de
les avoir senties c'est avoir vécu et senti la passion ; de ces
minutes dont il est vain de vouloir rendre le charme surhumain, la plus
pénétrante, au souvenir, c'est celle où je sentis
sur mon front pâli par le désir s'appuyer sa main
tiède...
Les mots sont faibles et plient sous le poids. Rien de tel ne fut jamais exprimé par aucun poète...
Et celle qui me fit sentir cela--qui sans se donner fut à moi de
désir -- celle-là est l'inoubliable, celle qui à
jamais sera aimée -- Tout s'efface de ce qui faisait le vague
intérêt de la vie -- et un point reste : elle.
Il semble qu'on puisse prendre tout en patience, pourvu qu'elle vienne.
Tout peut passer, pourvu qu'elle demeure.
Banalité toute écriture -- La passion s'écrit dans
le sang, dans la chair -- et quel dieu est en vous quand on aime ainsi !
*
Envoi - Lundi, 6 juin, soir, 9 h.
Je rêvais à ces lignes, comme je me levais, ce matin, et
un peu plus tard -- plus tard pour les penser plus longtemps, -- je les
écrivis.
J'ai du plaisir à écrire de vous, compensation que je me
donne quand m'assiège l'idée que je ne vous verrai de la
journée.
Puis, quand c'est fait, je me demande : faut-il mettre cela à la
poste ? A quoi bon ? Sait-elle pas ce que je pense ? Si je ne suis pas
un livre ouvert, suis-je pas, au moins, un livre entr'ouvert ?
Mais je pense au plaisir que j'aurais à lire un peu de votre
âme mise en des mots, avec de l'encre indélébile,
sur du beau papier, et j'envoie.
-- Ainsi soit-il !
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