Clymène
... kallísphuron Ocheanínaen
Ægágeto Kluménaen...
(Hésiode,
Théogonie.)
L'Aurore enveloppait
dans une clarté rose
Le vallon gracieux que le Pénée arrose,
Et les arbres touffus, et la brise et les flots
Se redisaient au loin d'harmonieux sanglots.
Près du fleuve pleurait, parmi les hautes
herbes,
Une Nymphe étendue. À ses regards
superbes,
À ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts,
À ses grands cheveux blonds marbrés de
reflets verts,
On eût pu reconnaître une fille
honorée
De Doris aux beaux yeux et du sage
Nérée.
Ses cheveux dénoués se
déroulaient épars,
Et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes
parts.
Ô trop bel Iolas ! insensé, disait-elle,
Pourquoi dédaignes-tu l'amour d'une
immortelle ?
Guidé par ta fureur, sans écouter ma
voix,
Tu vas, chasseur cruel, ensanglanter les bois.
Enfant ! je ne suis pas une blonde sirène
Dont les chants radieux pendant la nuit sereine
Égarent le pilote au milieu des roseaux.
Hélas ! j'ai bien souvent, sur l'azur de ces
eaux,
Avec mes jeunes sœurs, Nymphes aux belles joues,
Folâtré près de toi dans l'onde
où tu te
joues,
Et pour ton fleuve bleu quitté nos
océans !
Bien souvent, pour te voir, j'ai sur les monts
géants
Porté le long carquois des jeunes
chasseresses,
Et, livrant aux zéphyrs tous mes cheveux en
tresses,
Comme font les enfants de l'antique Ilion,
Jeté sur mon épaule une peau de lion.
Bien souvent, nue, en chœur j'ai conduit sous ces
arbres
Les Nymphes du vallon aux poitrines de marbres ;
Mais sous les flots d'azur, aux grands bois, dans
les champs,
Jamais tu n'es venu pour écouter mes chants.
Et cependant, ainsi que les nymphes des plaines,
J'avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines
;
Mais tu les refusais, et la seule Phyllis
Peut jeter devant toi ses chansons et ses lys.
Quand je t'ai tout offert, tu gardais tout pour elle.
Et pourtant de nous deux quelle était la plus
belle !
Souvent dans nos palais j'ai vu le flot, moins
prompt,
Frémir joyeusement de réfléchir
mon front ;
Sur un sein éclatant mon cou veiné
s'incline,
Un sang pur a pourpré ma lèvre
coralline,
Le ciel rit dans mes yeux, et les divins amants
Autrefois m'appelaient Clymène aux pieds
charmants.
Ami ! viens avec moi. Nos sœurs les
Néréides
T'ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides,
Et, près des cygnes purs, dans leurs
ébats joyeux,
Nageront, se plaisant à réjouir tes
yeux.
Là, comme les grands Dieux, dans nos chastes
délires
Nous savons marier nos voix aux voix des lyres,
Ou verser le nectar dans les vases dorés ;
Et l'onde, en se jouant près de nos bras
nacrés,
Songe encore aux blancheurs de l'Anadyomène*.
Oh ! désarme pour moi ta froideur inhumaine ;
Viens ! si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux
Mes yeux voilés de pleurs se changent en
ruisseaux
Ou que tordant mes bras divins, comme
Aréthuse,
Je meure, en exhalant une plainte confuse.
Mais, hélas ! l'écho seul
répond à mes
accords ;
Le soleil rougissant a desséché mon
corps
Depuis que je t'attends de tes lointaines courses,
Et mes yeux étoilés pleurent comme
deux sources.
Ainsi Clymène, offerte au courroux de
Vénus,
Disait sa plainte amère ; et les sœurs de
Cycnus
Pleuraient des larmes d'ambre, et les gouffres du
fleuve
Pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve,
Et la jeune Dryade en tordant ses rameaux,
Pleuraient et gémissaient avec
d'étranges mots.
Et lorsque vint la nuit ramener sa grande ombre,
Où scintille Phœbé, sœur des astres
sans nombre,
Au sein des flots troublés et grossis de ses
pleurs,
Triste, elle disparut en arrachant des fleurs.
- Extrait du
recueil Les Cariatides
(Juillet 1842) -
*
celle qui sort des eaux