POESIE EROTIQUE
et autres amusements
Théodore de Banville -  Les baisers de pierre
Accueil
Retour à la liste "19è siècle"


Les baisers de pierre
( in Les Cariatides )

- Extraits thématiques -




[Première fois]

(...)

Prosper apparaît. Seize ans, l'âge critique.
Avec un père imbu de la sagesse antique,
Un père homme d'esprit, là, comme on n'en voit pas,
Tout plein d'un vieux respect pour les quatre repas,
Mais qui, fort dénué du revenu des princes,
Trouvait bon de laisser son épouse aux provinces.
Et puis une cousine au regard enragé
Qui sortait chez le père aux grands jours de congé,
Un démon de velours, une pensionnaire
Dont le vainqueur d'Elvire eût fait son ordinaire.
Petits pieds andalous, braise rougeâtre aux yeux,
Corps de liane, bras d'ivoire, cheveux bleus.
Tout cela s'appelait Judith. La vierge, en somme,
Eût fait par son sourire un empereur d'un homme.
Prosper ne devint pas du tout empereur, mais
Il devint en revanche amoureux, ou jamais
Homme ne désira cette pourpre enchantée
Qui frémit sur la lèvre en fleur de Galatée.
Il aimait à tel point, lui, qu'il en maigrissait,
Comment la guérison arriva, Dieu le sait.
Ce fut d'abord un soir, sous une allée ombreuse :
Judith lui confia qu'elle était malheureuse,
Que sa petite amie aimait un monsieur brun,
Et qu'elle voudrait bien aimer aussi quelqu'un.
Notez que ce jeune homme avait deux noirs complices
De son naissant amour, oui, deux moustaches lisses
Comme une aile de cygne, et qu'il était rempli
De politesse ; enfin un jeune homme accompli.
Prosper lui répliqua : Moi, je n'ai pas encore
De moustaches ; mais, vois, ma lèvre se colore,
Et j'en aurai bientôt. Si tu veux me laisser
T'aimer, sois ma chère âme, et je vais t'embrasser.
Or, Judith objecta qu'elle avait eu la fièvre,
Que les baisers laissaient des traces sur la lèvre,
Et se mit en colère avec sa douce voix,
Si bien que son cousin l'embrassa quatre fois.
Puis elle n'osa plus se fâcher, dans la crainte
D'être embrassée encor. Voyez quelle contrainte !
Les choses allaient donc au mieux. S'il n'eût fallu
Rentrer pour le souper, tu ne m'aurais pas lu
Davantage. Le cœur de Prosper se dilate,
Et la fillette semble une rose écarlate.
Le pater Anchises, qui commence à souffrir
D'une superbe faim, a crié d'accourir,
Et jure que le soir on attrape du rhume.
Prosper prouve contra que l'exercice allume
L'appétit, et qu'aux nerfs il est quelquefois bon.
Le père, là-dessus, découpe le jambon.
Que ton parfum est doux, ô suave caresse !
Ô bonheur encor chaste et déjà plein d'ivresse !
Oh ! ces regards tout pleins de billets doux, ces pieds
Qui se cherchent tout bas, vainement épiés !
Oh ! comme cet Amour, enfant né dans les flammes,
Est un bon statuaire et sait pétrir les âmes !
Oh ! que tristes et longs passent les lendemains !
Comme on invente alors, pour se tenir les mains,
Quelque moyen nouveau que l'on ignorait ! Comme
Il veut dire à la fois, le nom dont on la nomme,
Étoile, perle, fleur, chanson, lumière ! Et puis
Tu sais, on va le soir regarder dans le puits
La fleur qui de ses mains fragiles est tombée.
Je crois qu'on la prendrait d'une seule enjambée !
Comme tout devient rose et doux ! Comme on est fier
Du vieux ruban flétri qu'elle portait hier !
Ô démence ineffable et qui nous fait renaître !
On en serait heureux, si quelqu'un pouvait l'être.
Pourquoi le cœur est-il si large et si profond,
Que nulle volupté n'en atteigne le fond ?
Pourquoi, noyé des feux d'une humide prunelle,
Voulons-nous embrasser la menteuse éternelle,
Et d'où vient ce désir d'être déchiqueté
Entre les doigts crochus de la Réalité ?
Certes, Prosper avait une âme de poète,
Mais de riches désirs bouillonnaient dans sa tête,
Et ses sens lui disaient que ce n'est pas assez
De la communion des regards embrassés.
Souvent il s'en alla dans les bruyères sombres,
La nuit, s'asseoir tout seul au milieu des décombres ;
Il s'en alla gravir le pied fangeux des monts,
Où les rocs dentelés semblent de noirs démons :
La lune aux yeux d'argent frissonnait. La rosée
Pleurait de chastes pleurs sur sa bouche arrosée ;
Tout semblait un joyau doux et silencieux ;
La terre d'émeraude et la turquoise aux cieux,
Et le frêle rameau tendant sa verte palme ;
Tout, excepté les sens de Prosper, était calme.
Au fait, comment rester tant de jours sans se voir ?
Vivre un jour sur huit jours, est-ce vivre ? Et le soir
Se quitter ! et sentir sur une froide couche
La Solitude avec son baiser sur la bouche,
Courtisane de marbre, et qui vient vous saisir
Quand votre ami la chasse aux rires du plaisir !
Et ces rêves menteurs ! Et ces nuits d'insomnie,
Quand, près du temple où dort la chère Polymnie,
On rôde, l'œil fixé sur le vieux mur éteint
Qui des rayons du monde a préservé son teint !
Un grand homme inconnu, joueur de chez Procope,
Disait que le désir est un bon microscope :
Or, tant de fois Prosper vint explorer le mur,
Que pour cet examen un soir le trouva mûr.
Il vit qu'au résumé la pente était fort douce,
Et les pierres d'en haut recouvertes de mousse.
Il alla donc trouver Judith, et lui fit part
De l'idée. On pouvait assiéger le rempart.
L'enfant sourit tout bas, baissa sur les étoiles
De ses pudiques yeux l'ébène de leurs voiles,
Et dit que là-dessus il fallait éclairer
La sous-maîtresse, afin que l'on fît réparer
La muraille. Tu vois qu'ils étaient loin de compte.
Prosper à ce mot-là devint rouge de honte.
Puis vinrent les serments, les larmes, les combats.
Elle écoutait si bien, et lui parlait si bas,
Qu'à peine si la brise avec ses ailes d'ange
Emporta quelques mots de ce céleste échange.
- Vous me faites mourir, Monsieur ! - Venez ici !
- Non, je te hais ; va-t'en ! - Vous croyez ? Grand merci !
- Et mon honneur, Monsieur ! Un mur ! la belle histoire !
- Je t'aime ! - Taisez-vous, démon ! - Un bras d'ivoire !
- Mais je n'y viendrai pas. - Des yeux à s'y noyer !
- Vous mentez, vous ! - Je t'aime ! - Oh ! le beau plaidoyer !
Ici la brise encor passa mystérieuse,
En courbant les rameaux du saule et de l'yeuse.
- On peut, sans être vue, en un sombre peignoir...
- On ne peut pas, Monsieur ! - S'échapper du dortoir.
- Je ne t'écoute plus. - Enfant ! - Oh ! dis, toi-même,
Non, tu ne voudrais pas me perdre ainsi ! - Je t'aime.
Ces pauvres amoureux n'ont pas d'autre raison !
Celle-là, par bonheur, est toujours de saison.
Parlèrent-ils encor ? Je ne sais trop. La brise
Ne les entendit plus. Mais, sur la pierre grise,
Près du mur dont la mousse a rongé les granits,
Elle revint un soir baiser leurs fronts unis.
Quelle joie, ô mon Dieu ! les heures solennelles,
La nuit qu'ils éclairaient de leurs chaudes prunelles,
Le parfum des jasmins et des pâles rosiers,
Tout prenait à la fois leurs cœurs extasiés.
La brise soupirait entre eux deux. Leurs paroles
Ne s'échangèrent plus, et puis leurs lèvres folles
Confirmèrent tout bas les clauses de l'hymen
Que la main de chacun jurait à l'autre main.






[Jeunesse]

(...)

Pour les fleurs sans parfum, le satin et le cierge,
Oublia-t-elle donc ses doux serments de vierge ?
Son cœur fut donc un gouffre où l'on pouvait plonger
Ses rêves, sans que rien ne dût y surnager ?
Peut-être. Elle ne vit dans cet épithalame
Qu'un moyen tout trouvé de jouer à la dame.
Elle eut de fins chevaux, des villas, des palais,
Du drap rouge fort cher sur les corps de valets,
Et fit merveille au bois avec ses équipages.
On prétendit alors qu'elle eut même des pages.
Aussi ne parlons pas de ces pensionnats
Où l'on a le secret de charmants incarnats
Pour se faire monter la pudeur au visage,
Lorsqu'un œil indiscret vous fixe le corsage.
Oh ! si quelqu'un lisait sous vos regards baissés
Tous les impurs désirs dont vous vous enlacez,
Courtisanes d'esprit, filles dont le corps chaste
Est comme un champ de fleurs que l'ouragan dévaste !
Pâles virginités, vertus sans lendemain,
Laissant votre dépouille aux buissons du chemin !
Écoute, le hasard, ou bien les Dieux prospères
M'ont fait vivre un instant dans un de ces repaires.
J'y cherchais un écho des chants du paradis.
N'aurais-tu pas pensé comme je pensais, dis ?
Eh bien, souvent, le soir, caché sous des charmilles,
J'ai surpris le secret de quelques blondes filles,
J'écoutais inquiet, presque comme un amant,
Et j'ai senti le rouge à ma face. Vraiment
Il se murmure là des discours dont l'exorde
Soulèverait le cœur aux danseuses de corde !
Puis, c'est là qu'on apprend le sourire qui mord
Et l'art si compliqué de mentir sans remord.


(...)



[Religions]

(...)
Au plancher de la chambre
Pas de riches tapis d'un goût luxuriant,
Mais une fraîche natte en paille d'Orient.
C'est là que les pieds nus, dans l'ombre accoutumée,
Prosper s'environnait d'une blanche fumée,
Et les yeux de la reine épanouis sur lui,
Comme un autre Aenéas, racontait son ennui :
- Par Hercule ! dit-il, depuis deux ans, ma chère,
Je me gorge d'amour, d'or et de bonne chère.
Et je trouve l'or vil, et les dégoûts bien prompts.
- Si tu veux, dit Phœbé, nous nous enivrerons.
- Je me suis réveillé repu sur tant de couches,
Que ces femmes me sont insipides. Leurs bouches
Me sont froides ! Du vin ! verse tout le flacon !
S'il me fallait encor passer par un balcon,
Peut-être que ces nuits me sembleraient plus drôles ;
Mais tous ces bons époux savent si bien leurs rôles,
Que l'on entre aujourd'hui par la porte. Vraiment
On a l'air d'un laquais, et non pas d'un amant.
C'est, comme dit Pierrot, toujours la même gamme !
- Si tu veux, dit Phœbé, nous dormirons. - Ô femme !
Tu ne comprends donc pas que pour moi tout est mort,
Et qu'on est bien heureux, ma Blanche ! quand on dort.
Vois-tu, Dieu m'avait fait pour une seule chose,
Pour un amour d'enfant, une pauvre fleur close,
Et mon souffle s'envole à la fleur que j'aimais.
- Cueille-la, dit Phœbé. - Ne me parle jamais,
Femme, de cette enfant, car elle est morte. Approche
Ta joue. Oh ! non, ta lèvre est trop froide. Une roche
Dans un gouffre, vraiment, c'est mon cœur, ô Phœbé.
- Mio, répondit-elle, il faut vous faire abbé.
À ce mot-là, Prosper fit une cigarette.
Car pareil au bon Roi chiffonnant sa Fleurette,
Il roulait un papel, dès qu'il ne trouvait rien
À dire. Et dans le fait, c'est le suprême bien.
Oh ! si dans mon réduit j'avais la douce natte
De Phœbé, ses bras blancs et sa lèvre écarlate,
Oui, cela, rien de plus, avec du tabac frais,
C'est pour le jugement que je me lèverais.
Les gens les plus heureux que notre terre porte
Sont le Turc et sa pipe accroupis sur leur porte.
Mais il faut être Turc pour prendre ce parti.
Après quelques instants, Prosper était parti
Pour suivre le torrent de ses bonnes fortunes.
Les pommes de l'Éden deviennent fort communes,
Et tous les tours d'alcôve on les a si bien lus
Que c'est tout naturel ; je n'en parlerai plus.
Il faut, pour terminer dans l'irrémédiable,
Qu'enfin Polichinelle aille aux griffes du diable,
Et qu'en baissant la toile on sente le roussi.
J'ai promis à don Juan sa foudre. La voici :
Pour parler net, ce fut un être d'antithèse
Au corps pelotonné comme une chatte anglaise ;
Le visage suave et rose, mais les yeux
Cruels, et reflétant l'enfer plus que les cieux.
Sa voix était limpide et pleine d'harmonie
Comme un frémissement des lyres d'Ionie ;
Ses cheveux étaient doux, ses doigts petits et longs,
Ses pieds se meurtrissaient aux tapis des salons ;
Ajoutez un corps mince, une allure mignonne
Et des ongles rosés, vous aurez la Madone,
Pareille à ces beautés dont on baise la main
Respectueusement, au faubourg Saint-Germain.
Son nez grec, ses sourcils arqués, ses dents d'opale,
Tout était jeune, sauf cette lèvre fatale
Qu'un sourire funèbre éclairait. En tous temps,
Même sous les rayons du soleil de printemps,
Elle était enterrée au sein d'une fourrure
Toute blanche, et semblait mourir. Une torture
Étrange se peignait dans son œil interdit,
Et dans l'ombre elle avait ce triangle maudit
Que le doigt de Dieu trace au front des mauvais anges.

(...)




[Travail]

(...)

J'abuse sans pudeur du mot suave : J'aime.
Il faudrait l'éviter par quelque stratagème.
Cependant nous voilà dans l'Éden azuré,
Mon âme, et c'est pour lui que j'en abuserai.
Car lorsque j'eus quinze ans, que mes Chimères lasses
Voulurent secouer la poussière des classes,
Rêveur et fou, j'appris chez lui mon cher métier.
Je lui ferais sans peine un livre tout entier.
J'aime son bassin vert aux cygnes blancs, ses marbres
Se détachant au loin sur le velours des arbres,
Ses coupes sur des bras d'Amours, riche travail,
Où les géraniums de pourpre et de corail
Brillent dans le soleil comme des rois barbares,
Et ses parterres gais, où, parmi les fanfares
D'un triomphe de fleurs plus charmant et plus beau
Que l'entrée à Paris de la reine Ysabeau,
Passe un zéphyr, léger comme un souffle de femme.
Ô vous que j'appelais mon âme, vous, Madame,
Que je mêle toujours en mes songes flottants
À tous mes souvenirs d'aurore et de printemps,
Vous le rappelez-vous, lorsque le soir flamboie,
Ce vieux jardin riant, plein d'ombre et plein de joie ?
Ce fut là le berceau de nos jeunes amours.
C'est là qu'au mois de mai vous alliez tous les jours,
Une fleur à la main, vous asseoir la première
Sur la terrasse, près du vieux balcon de pierre.
Et lorsque j'arrivais aussi, par un hasard
Si bien prévu la veille, alors votre regard
Me querellait au loin d'une moue enfantine.
Moi, portant sur mon front des rougeurs d'églantine
Je venais saluer votre mère, et souvent
Elle me retenait à ses côtés. Savant
Bachelier, délaissant les codes pour les odes,
Je pouvais au besoin causer parure ou modes,
Et près d'un vieux parent arrivé du Congo,
Faire des calembours contre Victor Hugo.
Mais si pour un instant nos mères enjôlées
Me laissaient votre bras dans les longues allées,
Oh ! comme tous les deux, en nous serrant la main,
Nous prenions du bonheur jusques au lendemain !


(...)





Contact
Mes poèmes coquins
Auteurs contemporains
Auteurs anciens
Amateurs éclairés
Anonymes
Chansons érotiques
Citations & Bibliographie
Tantra
Liens

Copyright © Cyr