POESIE EROTIQUE
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Sieur De La Valise - La Famine, ou les Putains à cul
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La Famine, ou les Putains à cul


Elles sont à cul, les putains ;
Il n’y a que les Brigantins,
Les Dupas, les Polichinelles,
Qui font gagner les maquerelles ;
Il n’y a que les Spacamons
Qui carillonnent des rognons ;
Il n’y a que les Belle-Roses (1)
Qui désirent faire ces choses ;
Il n’y a que les Rocantins,
Les Jodelets, les Picotins, (2)
Qui, malgré la grande famine,
Font des farces sur la voisine ;
Enfin, les voleurs, les filoux,
Qui des autres étaient jaloux
Lors que nous n’étions point en guerre,
Avec du pain et de la bière
Ils font ce que par ci-devant
Ils ne pouvaient faute d’argent :
Car, filoutant sur le passage
Quelque pauvre homme de village
Qui portait du pain à Paris,
Ils en ont tant qu’ils en ont pris.
Ces farceurs, en mêmes postures
Que ces vilaines créatures,
Pour ensemble se consoler,
Ils ont voulu s’entremêler ;
Ils ont vendu tout leur bagage
Pour un centième pucelage,
S’assurant qu’avec du pain
Ils plairaient à une putain.

Nichon 
(3), quelle étrange misère
Vous cause une petite guerre,
Qu’il faille pour un peu de lard
Vous soumettre à quelque pendard ?
Que pour un boisseau de farine
Il faille faire bonne mine
À un qui, peu auparavant,
N’aurait pu voir votre devant,
Ni vous faire quelques bricoles,
Qu’avec beaucoup de pistoles ?
Chacun est assez bon galant,
Pourvu qu’il ait un pain chaland.
Vous ne regardez plus sa trogne,
S’il est vaillant à la besogne,
S’il a un museau de cochon,
S’il a un plantureux menton,
S’il a le front tout plein de rides,
S’il a le nez en pyramides,
S’il a le visage luisant
Comme la peau d’un éléphant,
S’il a des oreillettes d’âne,
S’il a le col en sarbacane,
S’il a une barbe de c..,
Ou s’il a des yeux de lion,
S’il a la poitrine tortue,
S’il a la panse malotrue,
S’il a des membres de fuseau
Et s’il n’a qu’un petit boyau,
S’il est habillé de village,
S’il porte en tête un beau plumage,
S’il a un chapeau plein de trous,
S’il est bien paré comme vous,
S’il a quelque sale chemise,
S’il a la chevelure grise,
Si son habit et son manteau
Est tout entier ou par lambeau,
Si, pendant toute la journée,
Il a la hure 
(4) enfarinée ;
S’il a au bout de ses gigots
Des souliers ou bien des sabots,
S’il a pour canons et manchettes
Rien du tout avec des housettes, 
(5)
Si c’est quelque brave soldat
Ou un crieur de mort au rat,
S’il est crieur du vieux fromage
Ou bien fripier de pucelage,
S’il est crieur de trépassés
Ou solliciteur de procès,
Si c’est un marchand d’allumettes
Ou joueur de marionnettes ;
Enfin, vous êtes toute à lui,
Il est votre meilleur ami,
Et, pour enfler votre bedaine,
Vous ne vous mettez pas en peine
S’il est honnête homme ou vilain,
Pourvu qu’il vous donne du pain.

N’êtes-vous pas bien malheureuse
D’avoir été si paresseuse
Auparavant ce temps ici,
D’avoir été de cul rassis ?
Ah ! si, dans la grande abondance,
Vous eussiez eu la prévoyance
Du malheur qui est advenu,
Vous y auriez bien moins perdu,
Car vous auriez, pour vous ébattre,
Pour un coup de cul donné quatre.
Je crois que si, par un bonheur,
On voulait vous faire faveur
De vous visiter à toute heure,
Ma belle Nichon, je m’assure
Que vous n’auriez pour votre pain
Jamais assez de magasin :
Car, pendant toute la journée,
Vous seriez si bien enfournée
Que quatre cents pains pour un jour
Seraient tirés de votre four ;
Mais, Dieu merci, nôtre disette
Nous a renoué l’aiguillette,
Et, s’il fallait fournir de pains
À un million de putains
Et tant d’autres honnêtes filles,
On affamerait les familles.
S’il fallait nourrir la Du Bois,
La Babeth et la Du Beffrois,
La Neveu, Toynon, Guillemette,
La de la Tour, la l’Espinette,
La Gantière, la Du Fossé,
La Chappelle, la Du Houssé,
la Desmaison, la Hautemotte,
La Dufresnois et la Tourotte,
Et mille autres belles putains
Desquelles les Marais sont pleins 
(6) ;
Il ne faudrait, pour leur cuisine,
Que mille chariots de farine ;
Outre que tous les maquereaux
Et mille autres vieux bordereaux 
(7),
Etant de même confrérie
Et en même catégorie,
Us voudrait qu’on leur en partit
Pour contenter leur appétit ;
Et, en ce cas, tous les villages
Ne pourraient par mille voyages
Leur amener assez de pain
Pour ôter leur étrange faim.

Quel pays voudrait entreprendre
De contenter maître Alexandre,
Maître Thibault et du Moustier,
Maître Cola le savetier,
Maître Guibert et la Montagne,
Dufour, la Croupière, Champagne,
La Verdure, Guichet, Petit,
Et autres de haut appétit ?
Outre ces marchands de pucelles,
Il faudrait que les maquerelles
Eussent leur part à ces gâteaux,
Aussi bien que les maquereaux.

Mais puisque, pendant cette guerre,
On ne vous visite plus guère,
Ni celles de votre métier
Qui sont dedans votre quartier,
Nichon, souffrez que je vous die
Quelque moyen qui remédie
Au mal qui vous presse à présent ;
C’est de recevoir tout venant,
Riche ou non, vilain ou honnête,
Homme d’esprit ou une bête,
Pourvu qu’il apporte en sa main
Quelque bon gros morceau de pain.
Que si toutefois la diète
Refroidit si fort la caillette
Que l’on ne vous visite plus
Et que vous demeuriez à culs,
Puisque vous avez par famine
Vendu les meubles de cuisine
Et les pièces de cabinets,
Coiffures, mouchoirs et collets,
Rubans, vertugadins, calottes,
Et puis qu’ayant vendu vos cottes,
Vos jupes et vos cotillons,
Avec tous vos vieux guenillons,
Vous n’avez plus que la chemise,
D’une chose je vous avise,
De crainte de trop tôt l’user,
Que vous la laissiez reposer,
La mettant dans une cassette,
Afin que, la paix étant faite,
En couvrant votre nudité,
On aime moins votre beauté :
Car si, dans la grande abondance,
Nous suivions la concupiscence
Que nous causerait votre cas,
La chemise n’y étant pas,
Ma foi, il n’y aurait personne
Qui voulut, tant fut-elle bonne,
Ne point vous donner le couvert.
Mais dites-moi à quoi vous sert
De vous cacher dans la famine ?
Pour moi, Nichon, je m’imagine
Que vous feriez mille fois mieux
De nous montrer votre milieu,
Parce qu’il n’y aurait personne
Qui ne vint mettre son aumône
Dedans tous les troncs des putains,
Qui leur seraient des gagne-pain ;
Au lieu que si, par couardise,
Elles se couvrent de chemise,
Je connais bien, par mon calcul,
Qu’elles demeureront à cul.


(1)  acteurs de farces et tragédies à l’hôtel de Bourgogne
(2) chanteurs de vaudevilles satiriques
(3) célèbre prostituée que l’on retrouve dans divers ouvrages satyriques
(4) tête de sanglier
(5) bottes
(6) les marais du Temple étaient à l'époque un des quartiers parisiens des filles de joie
(7) bordel, maison de passe


Cité par Édouard Fournier dans ses Variétés historiques et littéraires (1857- Tome VIII p. 337 à 342)



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