POESIE EROTIQUE
et autres amusements
Voltaire - La pucelle d'Orléans
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Variante du chant XXI
- extrait -


(...)

Jeanne écoutait; que ne peut l’éloquence !
Toujours l’oreille est le chemin du coeur.
L’étonnement est suivi du silence.
Jeanne, ébranlée, admire, rêve, pense.
Aimer un âne, et lui donner sa fleur!
Souffrirait-elle un pareil déshonneur,
Après avoir sauvé son innocence
Des muletiers et des héros de France;
Après avoir, par la grâce d’en haut,
Dans le combat mis Chandos en défaut,
Mais ce bel âne est un amant céleste;
Il n’est héros si brillant et si leste;
Nul n’est plus tendre, et nul n’a plus d’esprit;
Il eut l’honneur de porter Jésus-Christ;
Il est venu des plaines éternelles;
D’un séraphin il a l’air et les ailes:
Il n’est point là de bestialité,
C’est bien plutôt de la divinité.


Tous ces pensers formaient une tempête
Au coeur de Jeanne, et confondaient sa tête.
Ainsi l’on voit sur les profondes mers
Deux fiers tyrans des ondes et des airs,
L’un accourant des cavernes australes,
L’autre sifflant des plaines boréales
Contre un vaisseau cinglant sur l’Océan
Vers Sumatra, Bengale, ou Ceïlan;
Tantôt la nef aux cieux semble portée,
Près des rochers tantôt elle est jetée,
Tantôt l’abîme est prêt à l’engloutir,
Et des enfers elle paraît sortir.


Notre amazone est ainsi tourmentée.
L’âne est pressant, et la belle agitée
Ne put tenir, dans son émotion,
Le gouvernail que l’on nomme raison.
D’un tendre feu ses yeux étincelèrent,
Son coeur s’émut, tous ses sens se troublèrent;
Sur son visage un instant de pâleur
Fut remplacé d’une vive rougeur.
Du harangueur le redoutable geste
Était surtout l’écueil le plus funeste.
Elle n’est plus maîtresse de ses sens;
Ses yeux mouillés deviennent languissants;
Dessus son lit sa tête s’est penchée;
De ses beaux yeux la honte s’est cachée;
Ses yeux pourtant regardaient par en bas:
Elle étalait ses robustes appas;
De son cul brun les voûtes s’élevèrent,
Et ses genoux sous elle se plièrent.
Tels on a vu Thibouville et Villars,
Imitateurs du premier des Césars,
Tout enflammés du feu qui les possède,
Tête baissée attendre un Nicomède;
Et seconder, par de fréquents écarts,
Les vaillants coups de leurs laquais picards.


L’enfant malin qui tient sous son empire
Le genre humain, les ânes, et les dieux,
Son arc on main, planait au haut des cieux,
Et voyait Jeanne avec un doux sourire,
Serrant la fesse et tortillant le cu,
Brûler des feux dont son amant petille,
Hâter l’instant de cesser d’être fille,
Et, du satin de son croupion charnu,
De son baudet presser l’inguen à cru.
Déjà trois fois la défunte Pucelle
Avait senti, dans son brûlant manoir,
Jaillir les eaux du céleste arrosoir;
Et quatre fois la terrible alumelle
Jusques au vif ayant percé la belle,
Jeanne avait vu (car bien sentir c’est voir),
Du chaux brasier qui couve au dedans d’elle,
Naître et mourir mainte et mainte étincelle;
Quand tout à coup on entend une voix
« Jeanne, accourez, signalez vos exploits;
Levez-vous donc, Dunois est sous les armes;
On va combattre, et déjà nos gendarmes
Avec le roi commencent à sortir :
Habillez-vous; est-il temps de dormir? »
C’était la belle et jeune Dorothée,
De bonté d’âme envers Jeanne portée,
Qui, la croyant dans les bras du sommeil,
Venait la voir et hâter son réveil.


Ainsi parlant à la belle pâmée,
Elle entr’ouvrit la porte mal fermée.
Dieux! quel spectacle! elle fit par trois fois,
Tout en tremblant le signe de la croix.
*Jadis Vénus fut bien moins confondue,
*Lorsqu’en des rets, formés de fil d’airain,
A tous les dieux ce cocu de Vulcain
Sous le dieu Mars la fit voir toute nue.


Jeanne, ayant vu que Dorothée est là,
Témoin de tout, immobile resta,
Puis dans son lit se remit, s’ajusta,
Puis en ces mots d’un ton ferme parla :
« Vous avez vu, ma fille, un grand mystère,
Suite d’un voeu que j’ai fait pour le roi :
Si l’apparence est un peu contre moi,
J’en suis fâchée, et vous saurez vous taire.
De l’amitié je sais remplir les droits;
En cas pareil comptez sur mon silence;
Cachez surtout cette affaire à Dunois,
Vous risqueriez le salut de la France.
Après ces mots elle sauta du lit,
Son corselet et son haubert vêtit,
Quand Dorothée, encor toute surprise,
Ainsi lui parle avec toute franchise :
« En vérité, madame, mon esprit
Ne connaît rien à pareille aventure.
Je vous tiendrai le secret, je vous jure;
Car de l’amour j’éprouvai la blessure,
J’en suis atteinte, et mon malheur m’apprit
A pardonner des faiblesses aimables.
Oui, tous les goûts pour moi sont respectables.
Mais j’avouerai que je ne conçois pas,
Lorsque l’on peut serrer entre ses bras
Le beau Dunois, comment on peut descendre
Aux vils devoirs qu’un âne peut vous rendre;
Comment on peut soutenir l’appareil
De l’attitude aptée à cas pareil;
Comment on n’est d’avance consternée,
Épouvantée, abîmée, étonnée
De la douleur qu’on ne peut qu’endurer
Pour donner place à la grosseur outrée,
Longueur, raideur, force démesurée
De l’instrument qui doit vous déchirer,
Pour de droit fil en plein vous perforer!
Comment enfin peut-on, sans résistance,
Sans nul dégoût, en bonne conscience,
S’aimer si peu, si peu se respecter,
Que d’assouvir un désir si profane,
De préférer au beau Dunois un âne,
Et d’espérer quelque plaisir goûter ?
Vous en goûtiez pourtant, la belle dame;
Car je l’ai lu dans vos yeux pleins de flamme.
Certes en moi la nature pâtit;
Je me connais: je serais alarmée
D’un tel galant. » Jeanne alors repartit
En soupirant: « Ah! s’il t’avait aimée! »


*




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